jeudi, 23 octobre 2008

La demande narcissique

erreur2.jpgLa lecture du livre de Jean Peyrelevade intitulé Sarkozy : l’erreur historique est riche d’enseignements car son auteur y donne un aperçu hétérodoxe de l’économie française. Les économistes sont tous d’accord pour constater la relative faiblesse de la croissance du PIB en France mais, là où la plupart d’entre eux versent des larmes sur l’insuffisance de la demande, Jean Peyrelevade – véritable économiste de l’offre – se livre à une analyse approfondie des problèmes de l’appareil productif. Son livre aborde d’entrée la notion de pouvoir d’achat en effectuant un rappel statistique rare : le pouvoir d’achat des français a augmenté de 2,6% en 2004, de 1,7%, en 2005, de 2,3% en 2006, et de 3,3% en 2007. Ces chiffres, supérieurs à la croissance économique, sont la preuve que le coût moyen de la vie des français baisse, la mesure du pouvoir d’achat prenant en compte l’inflation.

 

Il rappelle également qu’en France la proportion de pauvres a régressé, passant de 13% en 1996 à 12% en 2007. Grâce à notre système de redistribution, l’écart de revenus entre le decile le plus riche et le plus pauvre est de 4 – il est de 5 en Allemagne, 6 au Royaume-Uni, 10 aux Etats-Unis - lui faisant dire « notre système de protection sociale divise par deux la pauvreté, ce qui en fait l’un des plus efficaces au monde ». D’ailleurs le dernier rapport OCDE du 21 octobre 2008 confirme qu’en France, la pauvreté et l’écart entre les revenus sont tous deux inférieurs à la moyenne OCDE et ont baissé depuis les années 80, contrairement à la grande majorité des autres pays étudiés.

 

Fort de ces constats statistiques, Jean Peyrelevade cite Jacques Attali « la vérité c’est que le pouvoir d’achat augmente trop vite par rapport à note competitivité » et s’en prend aux salaires trop élevés « nous sommes devenus trop chers ». Si ces conclusions sont quelque peu rapides - la compétitivité dépend aussi de la qualité, du service, du cours de la devise, de la spécialisation, de l’offre, etc. - il n’en reste pas moins que, contrairement aux idées réçues, inégalités de revenus et pauvreté baissent, et le pouvoir d’achat augmente plus vite que la productivité. Or le véritable problème de la France c’est d’abord son manque de croissance, et les chiffres cités précédemment ainsi que le niveau du déficit commercial montrent que la demande est bien là. C’est donc au chevet de l’offre qu’il faut être: « en France, c’est l’offre qu’il faut d’abord soigner de son anémie […] tant que cela n’est pas fait, tant que le défaut de réglage n’est pas corrigé, rien ne sert d’appuyer sur l’accelerateur : le moteur s’étouffe immédiatement ». A croissance faible, le partage de la valeur ajoutée des entreprises devient forcément plus conflictuel et l’augmentation du pouvoir d’achat déshabille malheureusement l’appareil productif pour habiller la demande. La preuve en est que le taux de marge des sociétés non financières, mesurant l’excédent brut d’exploitation - la part de ce qui reste à l’entreprise après avoir payé salaires et certains impôts - rapporté à la valeur ajoutée, est passé de 32,4% en 1998 à 30,7% en 2007 alors que la tendance inverse s’observe en Europe. Leur taux d’autofinancement est ainsi passé de 60% en 2006, à 55% en 2007 alors qu’il est proche de 100% pour les entreprises allemandes, ce qui les rend moins dépendantes du marché financier. Un financement plus coûteux pénalise l’investissement, la croissance et donc le pouvoir d’achat. Le problème c’est que « les ménages votent, pas les entreprises ». On percoit bien le cercle vicieux.

 

Dans la meilleur partie du livre, on est amené à regretter que certains écrits de Jean Peyrelevade ne soit plus relayés dans les médias : « l’appareil politique et syndical tout entier, de la gauche à la droite, parle aux français d’augmentation des salaires, d’amélioration du pouvoir d’achat, de relance par la consommation. Quoi d’étonnant si le peuple ainsi flatté affirme une forte préférence pour le présent et les satisfactions immédiates, au point de faire payer par les générations futures ses dépenses actuelles, quoi de surprenant s’il néglige la préparation de l’avenir ? ». Si son poste de vice-président du Modem le pousse à mettre tout le monde dans le même sac alors que seule la gauche promettait aux français un SMIC à 1500 euros pendant la campagne, ce passage pose clairement le problème du caractère très subjectif, immédiat et illimité de la notion de pouvoir d’achat. Il poursuit : « à l’inverse du travail, le capital est impopulaire, le capital ne votePeyrelevade.jpg pas et personne ne sait qui le détient, alors que le travail bien évidemment est fait de la sueur des salariés […] alors allons-y taxons verbalement le capital, cela ne coûte rien. Et merci au capitaliste inconnu ! ». Et de présenter l’idée phare de son livre : « ma thèse est que la France demande trop aux entreprises et pas assez aux ménages et que le rééquilibrage des contributions des unes et des autres est la condition préalable d’une plus forte croissance, puis ultérieurement, d’une progression plus rapide du pouvoir d’achat ».

 

Dans cet ouvrage, il se livre aussi à un série de réflexions tous azimuts, présentant le passage au 35h comme un « crime contre l’économie », réclamant la fixation contractuelle de la durée du travail, demandant la suppression de l’ISF - impôt « stupide et injuste » - qu’il veut remplacer par de nouvelles tranches d’impôt sur le revenu, refusant la TVA sociale par des arguments nouveaux mais peu convaincants, fustigeant le déficit de la sécurité sociale qui plombe les caisses de l’Etat et proposant d’inscrire dans la constitution l’équilibre de son régime même si cela passe par l’augmentation des cotisations et/ou baisse des prestations. Il propose néanmoins une idée originale qui mérite réflexion: transférer la fiscalité des entreprises sur les actionnaires en supprimant l’impôt sur les sociétés et en le compensant par un impôt sur les dividendes et les plus-values. A pression fiscale égale cela encouragerait l’autofinancement sans affaiblir le cours des actions. Il effectue par ailleurs un rappel fondamental sur l’Europe qui nous permet de ne pas payer notre déficit commercial. A l’époque du franc, un tel déficit commercial entraînait une sortie massive de devises étrangères qui aurait provoqué l’envolée des taux d’intérêts et aurait obligé le gouvernement à dévaluer puis à modérer les salaires pour rétablir la compétitivité-prix des produits exportés. Aujourd’hui, l’euro a fait disparaître cette contrainte extérieure car c’est la BCE qui gère les réserves de change : les déficits français sont financés par les excédents du reste de l’Europe, notamment de l’Allemagne. Pour le meilleur ou pour le pire?

 

Tout au long de son livre Jean Peyrelevade s’applique à critiquer Nicolas Sarkozy, lui reprochant d’en faire beaucoup mais pas dans le bon sens. Il ferait la même erreur que Francois Mitterrand : gaver la demande en attendant une croissance qui ne viendra pas pour résoudre les problèmes de l’économie française. L'auteur oublie cependant de parler de certaines mesures comme, entre autres, la réforme de la fonction publique, celle des retraites ou les franchises médicales qui s’attaquent à certains maux décrits. Paradoxalement, ce sont les idées et les actions de Nicolas Sarkozy qui sont, sur l’échiquier politique français, les plus proches - quoique encore loin- de ce qu’il préconise dans son livre. Si l’encre de Peyrelevade fait par moment des tâches – lorsque l’économiste rigoureux laisse sa place au vice-président du Modem – son livre est une véritable source de fraîcheur tellement l’idée phare de son discours est rare à entendre en France : « nous vivons au dessus de nos moyens en reportant sur le système productif le coût de cette impéritie ».

 

MSB

lundi, 13 octobre 2008

Hommage à PAUL KRUGMAN

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Le prix Nobel d'économie a été attribué à Paul Krugman, cet économiste si souvent mentionné et cité dans ce blog (voir articles précédents). Ce prix récompense sa perception de l'économie internationale, son combat pour imposer le respect des théories économiques basiques mais si souvent oubliées dans le débat public malheureusement envahi de ce qu'il appelle les "théories pop". Sa grande modestie et la simplicité de son language ont, pour sûr, pesé dans la balance. En période de crise financière historique, le choix d'un démocrate, liberal - au sens américain du terme -, pourfendeur d'un libre-échange réaliste, et féroce ennemi du protectionnisme n'est pas anodin. Ses écrits, souvent visionnaires, avaient prédit la crise asiatique des années 90 et celle des subprimes. On ne peut que se réjouir qu'un économiste d'une telle envergure soit ainsi récompensé. Sa voix n'en sera que plus forte et écoutée dans un monde où les vraies théories économiques sont si souvent oubliées. La première réaction de l'intéressé: "A funny thing happened to me this morning…"

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Je recommande vivement à tous ceux qui veulent mieux connaître ses idées la lecture de ses deux ouvrages phares et de son blog (lien ci-contre):

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mardi, 07 octobre 2008

Le capitalisme n'est pas en crise !

Plus le capitalisme est triomphant plus il est détesté. Si l’auteur de cette affirmation m’échappe, sa pertinence n’en demeure pas moins vraie. A la moindre turbulence économique, si importante soit elle, le capitalisme en prend pour son grade. Aujourd’hui il est devenu le bouc émissaire de toutes les unes de journaux essayant de faire croire aux français que le capitalisme est devenu fou et qu’il faut l’enterrer. Gardons-nous pourtant de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces critiques révèlent en vérité des croyances bien françaises. Par exemple, la perception que la plupart des français ont du capital est terrifiante. Des « économistes » (autoproclamés) de trottoir m’ont récemment interpellé dans la rue, où ils exposaient leurs idées, en me jetant à la figure un chiffre très troublant : « 98% du capital ne revient pas dans la poche des salariés, c’est du capital fictif ». Et les passants, croyant à ce discours simpliste, de répondre « dans les boites, c’est le capital qui prend tout et il ne reste plus rien pour nous » ou « dire qu’ils mettent des milliards pour sauver le capital alors que des gens ont du mal à boucler leur fin de mois ».

 

Cette méfiance, voire haine, envers tout ce qui touche au capital est surtout le fruit de l’ignorance : non seulement ils ne savent pas à quoi il sert mais en plus ils ne savent pas ce que c’est. Dans l’imaginaire populaire, le capital serait de l’argent arraché au travail et mis en circulation dans une bulle déconnectée de la réalité qui ne profiterait qu’aux plus riches. Cette perception grossière est l’héritage d’intellectuels renommés proches du marxisme et qui n’ont cessé - durant la guerre froide - de faire croire aux français, très sensibles à l’égalité, que les riches ne méritaient pas leur argent et que la conception stalinienne de la répartition était plus juste. Malheureusement, ces Aragon, Gide, Sartre et autres ont emporté avec eux dans leurs tombes les excuses de ces mensonges politiques pourtant démentis par les faits historiques. Le train de vie du monde de la finance et les salaires honteux de certains grands patrons ont permis à des démagogues de réveiller ces vieilles chimères sur les plateaux télévisés, surtout en l’absence de toute contradiction.

 

bourse.jpgPourtant, le capital - dont la finance n’est que l’outil de gestion - permet un transfert formidable des capacités de financement vers les besoins de financement d'aujourd'hui et de demain. L’épargne des français est ainsi omniprésente sur les marchés financiers par les retraites par répartition – le fonds de réserve pour les retraites gère ainsi près de 31 milliards d’euros -, les retraites par capitalisation, les Plan d’Epargne en Actions, le livret A, les OPCVM, les contrats assurance-vie, etc. Et tous les acteurs économiques tirent profit de cette épargne mise à disposition: les entreprises qui ont besoin de prêts, les ménages qui veulent préparer l’avenir, ou encore l'Etat qui peut investir plus que ses recettes lui permettent. Au niveau mondial, c’est un vecteur de développement qui permet de transférer l’épargne du Nord vers les pays du Sud en quête de fonds pour soutenir leurs économies naissantes. Au total, ce sont 12,5 millions de français qui possèdent un contrat assurance vie, 2,2 millions qui possèdent des revenus locatifs, 11 millions qui détiennent valeurs mobilières. Quelle étrangeté de voir un peuple si épargnant cracher sur son propre capital. D’ailleurs le débat autour du financement du RSA est symbolique de la tension qui règne entre réalité et croyances: ceux qui fustigent le capital furent les premiers indignés de le voir taxé car cela revenait à faire payer les classes moyennes ! Ils ont paradoxalement fournit la preuve irréfutable que le capital est tout sauf fictif ! Il revient, tôt ou tard, au travers des ménages, des banques, ou des entreprises dans l’économie dite « réelle ». Le capital est dans nos poches et sur nos comptes aujourd'hui et demain, il assure nos retraites et notre revenu. Malheureusement il n’est pas aussi visible que le salaire qui tombe toutes les fins de mois car son circuit économique est plus long, moins intuitif, moins visible, mais ses retombées n’en sont pas moins vitales pour l’économie. On le voit d’ailleurs bien aujourd’hui : lorsque la sphère financière va mal c’est toute l’économie qui flanche. Pourtant cette relation de cause à effet amène certains à aller plus loin et demander la mort du capitalisme en l’accusant de tous les maux, alors que son innocence doit être clamée haut et fort.

 

Car dans cette crise le capitalisme n’y est strictement pour rien. Ceux qui tapent sur le « capitalisme financier » en sont la preuve. Rajouter au terme « capitalisme » l’adjectif « financier » prouve bien que ce n’est pas l’essence du capitalisme qui est le problème mais son utilisation. Car il y une différence FONDAMENTALE entre le capitalisme, qui est un système de fonctionnement économique, et (par exemple) le libéralisme qui n’est pas un système mais un mode de fonctionnement et de régulation, le système capitaliste pouvant être plus ou moins libéral. Le capitalisme est ni plus ni moins qu’un système, reposant sur des principes fondamentaux comme la propriété privée, la liberté économique, le progrès ou encore la division du travail. Pour certains économistes comme Fernand Braudel, il est même inhérent à n’importe quelle forme économique : en tant que troisième niveau de toute économie, après la « vie matérielle » et le « marché », il prend plus ou moins de place au fil de l’Histoire. Il est d’ailleurs complètement absurde de tirer un trait général du capitalisme tant il varie considérablement selon ses modes de fonctionnement comme l’a très bien montré Michel Albert dans Capitalisme contre Capitalisme.

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Mais le capitalisme est non seulement un cadre économique, il est aussi espace moral et social qui permet à l’homme de s’épanouir. Dans La Route de la Servitude, Friedrich von Hayek a formidablement démontré que l’alternative au capitalisme est difficilement concevable tant ce dernier s’adapte mieux que quiconque à la nature de l’homme, à la différence des autres systèmes que l’Histoire nous a donné et repris. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, écrit que le choix du capitalisme rend possible la place de la liberté et donc de la démocratie dans nos sociétés. Les idées de Joseph Alois Schumpeter, si pessimistes soient-elles sur son avenir, érigent le capitalisme en vecteur du progrès de la civilisation humaine. N’oublions donc pas les énormes atouts du capitalisme qui dépassent largement l’économique. Quand une recette culinaire ne donne pas satisfaction on revoit la composition des ingrédients ou le temps de cuisson, mais on ne change pas de four. Quand l’économie va mal, arrêtons donc de nous ruer sur une critique facile du capitalisme. En revanche cela ne nous empêche pas de critiquer son utilisation. Cette crise montre que les marchés financiers doivent être surveillés de très près parce que leur rôle est justement primordial pour l’économie dite « réelle ». Les abus doivent être sanctionnés et les marchés financiers devront désormais évoluer dans des cadres de liberté surveillés par des gendarmes vigilants et postés aux bons endroits.

 

N’en déplaise à certains, l’économie est une science. Durant des siècles, une multitude d’économistes a écrit des bibliothèques. Si certaines de leurs idées se sont révélées fausses, d’autres sont toujours vraies et permettent de comprendre les événements que nous vivons. D’ailleurs cette crise n’est pas celle de la science économique puisque son déroulement a été prévu, parfois à la virgule, par des économistes tel Nouriel Roubini, Paul Krugman, Hyman Minsky ou encore Jacques Attali. On ne les entendait simplement pas dans les médias et dans les sphères de décisions politiques. Les généralisations et les concentrations médiatiques sur des sujets économiques spécifiques ne font que renforcer le contraste entre l’économie immédiate, celle qui est visible et constamment mise en lumière, et les circuits économiques plus longs délaissés dans le no man’s land de l’information. La perception de l'économie de la majorité des français qui en découle est trop égocentrique alors que le système économique qui nous entoure est devenu très complexe. Les flux continus d’information qu’il nous transmet sont énormes alors que les individus ne peuvent qu'en traiter une toute petite partie généralement au travers d’intermédiaires médiatiques qui ont déjà fait leur tri. Cette récolte d'information aléatoire mélangée à une économie qui se complexifie ouvre un boulevard aux prises d'otage d'opinion, simplifications massives, et propagations d’idées simples mais fausses. Face à des consciences de plus en plus individualisées, cultivant leur ego comme jamais auparavant, la vérité économique n’est plus qu’un rêve.

 

NPA.jpgCela fait naître un danger au sein des sociétés modernes, celui de la volonté d’un retour vers des utopies oubliées, accélérée par la nostalgie du passé et l’habitude de la prospérité qui a fait oublier les drames économiques qu’ont provoqué les tentatives d’éloignement du capitalisme. Vouloir tuer un système économique innocent en faisant croire qu’il est responsable de tous les défauts que porte la terre est très dangereux, surtout quand ceux qui demandent sa mort explosent dans les sondages et vont même jusqu’à créer un parti entièrement dédié a sa destruction avec le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).

 

MSB

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