dimanche, 13 septembre 2009
La dette dans tous ses états
Comment ne pas s’effrayer face à la situation de la dette publique ? Certes, la crise actuelle demande des politiques extraordinaires, dites contra-cycliques, provoquant des déficits publics et entraînant irrémédiablement une augmentation de la dette publique. De telles mesures sont justifiées si elles sont temporaires. Malheureusement, les chiffres (cliquez graphique ci-contre) permettent de constater que ce genre de politique a été mené à répétition depuis les années 70, avec des déficits publics continus, tirant l’endettement à des niveaux historiques alors même qu’il était encore insignifiant il y a encore 30 ans. Si tout a été dit sur les méfaits et les bienfaits de l’endettement public, les raisons de sa croissance - forte et continue - depuis les années 70 sont méconnues. Quelle mouche a donc piqué les gouvernements pour s’endetter aussi massivement et successivement jusqu'à en arriver à une telle situation ?
Au temps des Trente Glorieuses françaises et du Wirtschaftswunder allemand, où la croissance était forte et le chômage quasi inexistant, c’est la productivité qui permettait de tirer la machine économique. Elle augmentait considérablement d’année en année mais surtout à un rythme plus élevé que les salaires. Dans un cercle vertueux inégalé, les salariés mettaient plus d’énergie dans leur travail qu’ils recevaient de salaire en retour. Ces derniers augmentaient modérément, permettant à l’appareil productif de se doper à coups d’investissement. Toute la société était au travail et acceptait de faire des sacrifices dans le présent pour construire un meilleur futur.
Et puis ce cercle vertueux s’inversa. Les gains de productivité furent de plus en plus faibles mais les revendications salariales demeuraient les mêmes voire plus. Et le choc pétrolier opéra comme un coup de massue sur le bilan des entreprises. Mais il y a surtout eu un changement de mentalité : le rapport au temps s’est modifié et le futur est devenu plus incertain que jamais. La crise économique et Mai 68 - avec son mot d’ordre « jouir de tout, tout de suite » - ont joué un grand rôle dans ce renversement de tendance. Fini le présent qui n’a de sens que pour construire le futur, place au carpe diem tout-puissant.
Désormais c’est donc la consommation qui prévaut sur tout, afin de profiter immédiatement des fruits du travail, le futur étant désormais perçu comme une menace. L’économie, auparavant tirée par la productivité, s’en remet désormais à la consommation et son avatar, la dictature du pouvoir d’achat. Tout se passe comme Daniel Bell l’a décrit dans son livre Les Contradictions Culturelles du Capitalisme quand il explique que le capitalisme possède une fâcheuse tendance à faire cohabiter des valeurs motrices tels l’individualisme et l’hédonisme en totale contradiction avec ses impératifs économiques que sont l’efficacité et la discipline professionnelle et surtout avec l’impératif politique absolu qu’est l’égalité, en France plus que nulle part. Ralf Dahrendorf voit dans cette évolution le passage d’un capitalisme de l’épargne à un capitalisme de l’emprunt. Alors qu’auparavant le présent était hypothéqué pour un meilleur futur, c’est aujourd’hui le futur qui est hypothéqué pour un meilleur présent.
Et c’est ainsi que le vouloir a dépassé le pouvoir. Car la consommation fait, selon Dahrendorf, régner l’économie du « comme si ». En effet, dans cette nouvelle société du carpe diem, on consomme au-delà de ce que l’on possède grâce aux nouveaux produits - crédits à la consommation, paiements par mensualités, paiements retardés etc. - que banques et grands magasins se sont empressés d’offrir à leurs clients trop crédules pour refuser une telle manne. Le vrai problème n’est pas l’endettement, encore moins l’emprunt. Le vrai problème c’est l’excès. L’endettement privé n’est pas forcément mauvais en soi car il est personnel, palpable et ses conséquences se font ressentir assez rapidement sur le compte en banque des débiteurs : l’excès en est relativement limité. Et puis, après tout il relève de la décision de chacun de gérer ses finances dans le temps comme bon lui semble. Mais il en est tout autre pour l’endettement public. Ce dernier est tellement impersonnel - concernant tout le monde il ne concerne plus personne - et illusoirement intemporel - le gouvernement (et la génération) qui emprunte ne sera pas le même que celui (et celle) qui rembourse - qu’il est devenu l’outil privilégié des politiques.
Pris dans cette tendance de surexploitation du futur et soucieux de ne pas brider la consommation et le pouvoir d’achat, les gouvernements successifs ont eu massivement recours à l’endettement. Bien loin des politiques de stop and go préconisées par John Maynard Keynes, les gouvernements ont géré depuis 30 ans les deniers de l’état comme face à une crise permanente alors qu’il n’en était rien. Et c’est aujourd’hui, alors que l’endettement est justifié, que l’on se demande pourquoi diable il est tellement élevé alors que les conditions économiques ne le justifiaient a priori pas. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, explique très bien cette tentation inhérente à la chose publique de
dépenser toujours plus : « la vitesse à laquelle les nouvelles dépenses sont votées n’est nullement la même lorsqu’il s’agit de les ralentir ou d’y mettre terme quand la récession est finie et la croissance reprend. Au contraire, on argumente qu’une période de croissance saine ne doit pas être mis en danger pas des coupures budgétaires ». C’est ainsi que Keynes a été usurpé : lui qui préconisait des déficits temporaires et - il faut le rappeler - des prélèvements obligatoires inférieurs à 25% du revenu national est devenu un prétexte fourre-tout pour augmenter continuellement les dépenses publiques.
Certes il y a du bon dans la dette lorsqu’elle sert l’investissement et donc les futures générations. Mais en France le diable se cache dans les détails car les déficits publics à répétition servent principalement à financer des dépenses courantes et non d’investissement. Pour 2009, le budget de l’Etat ne prévoit pas moins de 44 milliards d’euros pour payer les lourds intérêts de la dette - c’est le premier poste budgétaire de l’Etat ! - et rembourser une minuscule partie d’emprunts passés.
Comment combattre cette situation ? Certains chantiers lancés par Nicolas Sarkozy vont dans le bon sens : Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP), modernisation de l’état, réduction du nombre de fonctionnaires etc. Malheureusement, la récente annonce d’un grand emprunt national met à mal ces efforts et témoigne de la culture de l’endettement qui prévaut en France. Nous vivons au-dessus de nos moyens, il ne faut donc pas hésiter à couper courageusement certaines dépenses, rembourser petit-à-petit nos dettes, cesser d'emprunter à tout va, reculer drastiquement de l’âge de la retraite, supprimer les privilèges dans le public et surtout organiser un Grenelle de la fiscalité pour enfin remettre à plat et rendre plus équitable notre système fiscal, véritable casse-tête n’obéissant qu’a lui-même et construit sans cohérence au fil des gouvernements. Malheureusement de telles mesures sont loin d’être électoralement rentables.
Il n’y a pas de fatalité, tout est question de responsabilité, de courage et d’honnêteté. Trois valeurs malheureusement rares en politique. Le Canada a bien réussi à diviser par deux sa dette publique en dix ans par des sacrifices considérables mais payants. C’est aussi une question de solidarité, une valeur passée de mode avec la crise où chacun défend son petit intérêt personnel et rejette la faute sur son voisin. Nous sommes déjà sponsorisés par les futures générations sans même leur avoir demandé leur avis. Et si rien ne change elles feront de même jusqu'à ce qu’une génération, asphyxiée par les impôts, refuse à raison de payer l’impayable. C’est donc avant tout le rapport au temps qu’il faut changer et la politique doit, pour une fois, montrer l’exemple en cessant d’hypothéquer le futur car ce n’est pas en le chargeant de dettes que nous réussirons à lui redonner de l’attrait. Mirabeau précisait que l’Etat ne pouvait être en faillite car il possède un « horizon infini ». Il a raison, l’horizon de l’Etat est infini, mais la patience de ses citoyens ne l’est pas.
09:44 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : dette, sarkozy, friedman, deficit, generation, politique, dahrendorf, capitalisme
vendredi, 09 janvier 2009
Le dangereux double tranchant de la désobeissance civile
Il y a toujours eu des individus qui refusent de manière ostentatoire le respect de certaines lois sous prétextes qu’elles sont injustes ou immorales à leurs yeux. Ce phénomène - dénommé désobéissance civile – devient aujourd’hui une véritable mode décomplexée favorisée par la (re)conquête moderne de la politique par la société civile. Les présidentielles de 2007 ont même vu un candidat la prôner ouvertement et la pratiquer régulièrement. José Bové n’est qu’un exemple parmi tant d’autres comme les blocages répétés de convois nucléaires, les refus de soldats américains d’aller servir en Irak et préférant l’exil canadien, les fauchages hypermédiatisés d’OGM, les démontages de panneau publicitaires, les dégonflages de 4x4 de ville, les hébergements de sans-papiers etc.
Dans la théorie tout cela n’est pas nouveau: en 1846, Henry David Thoreau innova en invoquant la désobeissance civile pour justifier son refus de payer ses impôts à une administration américaine engagée dans une guerre mexicaine qu’il reprouvait. Trois ans plus tard, il fut le premier à théoriser ce concept dans son livre Civil Disobedience. Il y écrit « J’accepte de tout coeur la dévise « Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins » et j’aimerai la voir appliquée plus rapidement et plus systématiquement. En réflechissant bien, cela revient finalement à dire que « Le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas du tout » et quand les hommes y seront préparés ce sera le type de gouvernement qu’ils auront». L’apologie de l’anarchie n’est pas loin et Thoreau cible principalement ses attaques sur le gouvernement et ses lois, trop souvent contraires aux principes individuels de justice à ses yeux. Puisque « Il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi », quand loi et morale personnelle entrent en contradiction, l’individu doit grosso modo choisir sa morale.
C’est ainsi qu’en 1955, fatiguée après une longue journée de travail, Rosa Parks refusa de donner son siège à une personne blanche dans le bus, alors même qu’une loi de l’Alabama l’y obligeait. Son arrestation déclencha un boycott de 381 jours du réseau de bus dans tout l’Alabama et offusqua tellement le nouveau pasteur de l’église baptiste de Dexter Avenue qu’il déclencha aux États-Unis le Civil Rights Movement et en pris la tête. Martin Luther King utilisa avec succès l’arme de la désobéissance civile pour faire trépasser une série de lois profondément injustes, comme en 1956 où une décision de la Cour Suprême américaine interdit toute ségrégation dans les transports publics. Outre cette victoire éclatante, la désobeissance civile compte à son actif une série de succès et non des moindres : sa contribution à la fin de l’apartheid, l’adoption du droit de vote des femmes en Angleterre, la libération de l’Europe nazie facilitée par la résistance etc. La fin justifie donc le moyen pourtant très discutable puisqu’il s’agit de violer la loi, bien que cela soit relatif car comme l’a résumé Martin Luther King : « Nous ne devons jamais oublier que tout ce qu’Adolf Hitler a fait en Allemagne était légal alors que tout ce que les résistants hongrois ont fait en Hongrie était illégal ». Les responsabilités des citoyens dépassent l’obligation de suivre la loi, elles nous imposent un questionnement constant sur l’esprit des lois. Les grecs élevaient le questionnement méthodique au rang des vertu humaines les plus nobles, et Albert Einstein répétait à qui le voulait que « le plus important c’est de ne jamais cesser de poser des questions ».
Malgré les avancées remarquables vers la liberté et l’égalité qu’elle a permis, la désobeissance civile peut très facilement devenir un poison mortel pour la démocratie. Car violer la loi ce n’est pas rien, c’est un acte radicalement différent des multiples formes de contestation que prévoient les sociétés démocratiques. Violer la loi c’est - faut-il le rappeler ? - violer l’expression de la volonté du peuple, violer les fondements même de la démocratie et le principe sacré qui veut qu’on soit tous égaux devant la loi. Notre Contrat Social nous permet de jouir de notre liberté civile et de notre propriété à condition de respecter les règles qui nous permettent de vivre ensemble. La désobeissance civile n’est ni plus ni moins que la rupture de ce Contrat Social. Certes, Rosa Parks l’a rompu pour mieux le faire appliquer par la suite et l’Histoire nous a montré que la désobéissance à la loi est envisageable quand cette dernière émane d’un pouvoir illégitime ou quand la loi est immorale. Mais chacun possède sa propre définition de la morale – surtout en France où certains aiment l’invoquer partout au risque de lui faire perdre son contenu - et cultive a son gré le rapport qu’il entretient avec le reste de la société. Chacun d’entre nous se croit dès lors assez intelligent pour extrapoler et juger une loi, car comme l’a si bien formulé René Descartes « l'intelligence, c'est la chose la mieux répartie chez les hommes parce que, quoiqu'il en soit pourvu, il a toujours l'impression d'en avoir assez, vu que c'est avec ça qu'il juge ». Et cela est particulièrement vrai en France.
Faut-il ajouter que, de par nature, une loi ne fait pas l’unanimité et peut difficilement être populaire car coercitive. Il y a souvent une différence entre notre intérêt personnel et l’intérêt général devant lequel il faut néanmoins s’incliner pour pour faire perdure le « vivre ensemble » qui est la raison d’être de la République. Il y a donc forcement conflit entre la perception individuelle et l’utilité générale de la loi. Et entre juger personnellement, à tort ou à raison, une loi immorale ou injuste et ne pas la respecter il n’y qu’un pas désormais facilité - voire provoqué - par le concept de désobeissance civile. Le problème réside dans les abus et l’utilisation dénaturée de ce concept. En effet, comment empêcher un individu lambda d’invoquer systématiquement la désobéissance civile pour se débarasser des lois qui ne lui conviennent pas ? Cette question est d’autant plus actuelle que l’individualisme et le refus progressif de l’autorité - surtout administrative - dans nos sociétés fournissent à la désobeissance civile un cadre formidablement fécond : le danger est bien réel. Socrate, dans le Criton, s’inquiétait déjà des conséquences de la désobeissance à la loi, quand bien même elle serait injuste. Suspecté à tort de pervertir la jeunesse athénienne, il s’oppose farouchement à Criton qui l’encourage vivement à s’échapper de la prison où il attend la sentence du tribunal athénien qui va le condamner à mort. Socrate met en avant l’importance de la cohérence morale, préferant mourir - même injustement - plutôt que de compromettre les principes de la cité car s’échapper reviendrait à violer les lois qui l’ont jadis protégé : « si tu repousses sans dignité l’injustice par l’injustice, le mal, par le niai, si tu violes le traité qui t’obligeait envers nous, tu mets en péril ceux que tu devais protéger, toi, tes amis, ta patrie et nous. Tu nous auras pour ennemis pendant ta vie, et quand tu descendras chez les morts , nos sœurs, les Lois des enfers, ne
t’y feront pas un accueil trop favorable, sachant que tu as fait tous tes efforts pour nous détruire ». Pour Socrate, les lois sont au-dessus de tout et elles ne peuvent en aucun cas être subordonnées à des principes personnels sans faire preuve d’irresponsabilité mais aussi d’une certaine hypocrisie.
Aujourd’hui certains utilisent malheureusement la désobeissance civile pour servir leurs intérêts partisans ou professionnels. La désobeissance pédagogique en est un exemple trés grave, sous prétexte que les réformes actuelles de l’Éducation Nationale sont mauvaises et appliquées par un parti politique franchement contraire aux opinions de la plupart des enseignants, certains refusent de l’appliquer alors même que les français les ont approuvé. Personne ne peut douter de la légitimité démocratique du gouvernement actuel ou encore du fait que ces réformes ne sont pas immorales, et pourtant ces enseignants brandissent la désobeissance civile pour faussement justifier leur refus. Et surtout, quelle formidable preuve de civisme de la part de ces enseignants, quel magnifique message envoyé à leurs élèves pour qui une mauvaise loi ne doit pas être respectée. Ici, certains usurpent dangereusement le principe de désobeissance civile à leurs fins, on est très loin des agissement de Rosa Parks. D’autres, comme Xavier Renou, proposent même sur leur site des stages de désobeissance civile alors même qu’elle est par définition une initiative personnelle et ponctuelle et non pas une attitude politique systèmatique qu’il faudrait former par des stages. Ces utilisations perverses de la désobeissance civile sont une véritable remise en cause des principes de notre République.
Là est tout le problème de la désobeissance civile: elle peut mener à la suppression des plus grandes injustices, mais aussi à une remise en cause très dangereuse des fondements de nos démocraties. Hannah Arendt, dans Du mensonge à la violence, ne cache pas la fascination qu’elle a pour Thoreau mais elle a parfaitement démontré qu’il était impossible de faire de la désobeissance civile une doctrine politique en tant que telle. C’est donc un concept à utiliser avec beaucoup de précaution et de réflexion dans des situations exceptionnelles. Il reléve d’une initiative indépendante et sporadique et ceux qui l’utilisent à toutes les sauces ou qui cherchent à en faire un mouvement politique durable font peser un réel danger sur les fondements de notre démocratie en la banalisant ainsi. Il faut absolument le leur rappeler.
MSB
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mercredi, 10 décembre 2008
Le libéralisme est-il coupable?
Comme l’a déjà montré l’article « le capitalisme n’est pas en crise » de ce blog, le capitalisme est innocent dans la crise économique actuelle et les critiques formulées à son égard semblent s’être estompées. Désormais, la crise est présentée comme la conséquence du libéralisme économique. La cause ne serait donc plus le système capitaliste mais son mode de fonctionnement libéral?
Pour designer le bon coupable encore faut-il bien connaître le suspect désigné. Friedrich von Hayek, libéral parmi les libéraux, s’est toujours efforcé de définir l’essence idéologique du libéralisme dans ses livres. Dans La Route de la Servitude il écrit : « il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toute. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées, et recourir le moins possible à la coercition ». Le libéralisme peut donc se résumer en un principe simple : utiliser le plus possible la liberté et le moins possible tout ce qui viendrait la contraindre. Il se place ainsi dans la lignée directe des Lumières et de la doctrine individualiste d’Erasme et de Montaigne. Et son succès s’explique par sa force principale qu’est son pragmatisme : le libéralisme est tout sauf dogmatique, il sait s’adapter aux spécificités culturelles et historiques des nations et peut facilement varier d’un pays à l’autre dans son application. Mais il n’est pas naïf, il sait aussi que la liberté comporte en elle-même les germes de sa propre destruction quand aucune limite ne lui est imposée. La devise du « laisser-faire » qui le caractérise - résumé caricatural de la « main invisible » d’Adam Smith - n’a jamais voulu dire « laisser
tout faire ». Ainsi, Hayek poursuit :« Le libéralisme est basé sur la conviction que la concurrence est le meilleur moyen de guider les efforts individuels. Il ne nie pas, mais souligne au contraire que pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire ; il admet que les lois passées et présentes ont de graves défauts. Il ne nie pas non plus que partout où il est impossible de rendre la concurrence efficace, il nous faut recourir à d’autres méthodes pour guider l’activité économique ».
La régulation est donc plus qu’inhérente au libéralisme, elle en est une condition sine qua non et même les services publics ne lui sont pas incompatibles : « la préservation de la concurrence n’est pas davantage incompatible avec un vaste système de services sociaux ». Mais si le libéralisme tire dans sa flexibilité idéologique sa force, elle peut aussi se retourner contre lui quand certains en profitent pour le pervertir en oubliant son impératif de régulation. C’est ainsi qu’est né l’ultralibéralisme, tel un enfant illégitime qui ne connaît ni les règles ni la contrainte. Il a par exemple été appliqué à certains marchés financiers – comme celui des CDS ou les marchés OTC - par les conservateurs américains dans le but d’atteindre une illusoire allocation optimale et naturelle des capitaux. Les abus et l’excès de liberté les ont transformé en véritable Cour des Miracles. Malgré tout, ils n’ont été que des propagateurs de la crise, en aucun cas sa cause.
A la racine de cette crise il y a avant tout les crédits subprimes, ces fameux prêts contractés par des américains très peu solvables en l’échange d’intérêts très élevés à la mesure du risque. Ce n’est pas le marché qui les a créé mais bien la volonté politique de l’administration Clinton visant à faire de chaque américain un propriétaire quel que soient ses revenus. Pour s’assurer de leur succès, l’Etat à chargé deux de ses agences, Fannie Mae et Freddie Mac, de soutenir le marché des crédits immobiliers en rachetant massivement ces crédits risqués aux mortgage lenders, les petits établissements privés qui les proposaient aux ménages et qui depuis tombent comme des mouches. La pression exercée par les deux agences a provoqué un énorme appel d’air qui a poussé les mortgage lenders à faire de la quantité sans regarder la qualité. Lorsque Fannie Mae et Freddie Mac transformèrent ces crédits en produits financiers via la titrisation, les agences de notations, chargées de noter leur qualité, ont failli et trompé les marchés en mettant les meilleures notes à ces actifs extrêmement toxiques. Il n’y a malheureusement que trois agences de notations sur les marchés financiers, formant un véritable oligopole extrêmement contrôlé par l’Etat. La réalité de cette crise est donc bien plus compliquée que le laissent penser ceux qui crachent sur le libéralisme car il y a eut à la fois trop de liberté - absence de contrôle du crédit immobilier américain et sur certains marchés financiers - et pas assez de concurrence - oligopole des agences de notation, interventionnisme de l’Etat à travers Fannie Mae et Freddie Mac - ce qui rend impossible la désignation d’un seul coupable.

Il est clair que les marchés financiers ont joué un rôle de propagation et d’accélération de la crise à cause de leur position centrale dans l’économie. Leur exubérance irrationnelle s’est occupée du reste, favorisée par le développement poussé des méthodes quantitatives - comme le rappelle Nassim Nicholas Taleb dans un magnifique article très polémique - qui consistent à faire gérer des actifs financiers uniquement par des programmes informatiques. Mais si l’excès de liberté sur certains marchés financier est critiquable, il faut se garder de dénigrer hypocritement les produits financiers dont tout le monde bénéficie en dehors des périodes de crise. Car comme le rappelle Alain Madelin, ces derniers sont devenus toxiques uniquement à cause de ce qu’on a mis au départ dedans : « La crise s'explique aussi par le fait que ces créances hypothécaires toxiques bénéficiant du label de l'Etat ont été à la faveur des innovations financières incorporées dans des produits complexes et disséminés sur une très large échelle. Mais il n'y a rien de plus stupide que de faire porter à ces innovations financières, conçues pour diviser et réduire les risques, la responsabilité de la crise. Il serait tout aussi stupide de condamner les avions au motif qu'ils peuvent contribuer à propager une épidémie ».
Cette crise n’est donc pas celle du libéralisme, elle a été provoquée par le péché originel que sont les subprimes et elle a révélé tout au long de sa chaîne de propagation des lacunes graves résultant par endroits d’excès de libertés mais aussi d’absence de libertés. L’ultralibéralisme a bien sa part de responsabilité même s’il n’est pas le seul fautif. La réalité est plus compliquée qu’il n’y parait puisqu’il s'avère qu'il y a eut à la fois trop de libéralisme et pas assez. Tout dépend d’où on se situe sur la longue chaîne de propagation de la crise. Finalement, c’est bien une crise de la régulation mais pas celle d’une absence de régulation, encore moins celle d’un excès de régulation. Cette crise n'est ni plus ni moins que le résultat d’une mauvaise régulation.
MSB
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vendredi, 14 novembre 2008
Comment Marx et Sartre hantent le PS
Pourquoi diable le PS ne ressemble-t-il a aucun de ses confrères européens ? En Allemagne, le SPD abandonnait en 1959, à Bad Godesberg, toute référence au marxisme et annonçait vouloir dorénavant travailler à développer la « libre concurrence et libre initiative de l'entrepreneur ». En Angleterre, le Labour supprimait symboliquement, en 1994, la Clause IV qui prévoyait la « socialisation des moyens de production ». Au cours de son histoire, le PS a lui aussi souvent revu sa pierre angulaire idéologique qu’est la déclaration de principe. En 1905, il appelait à la nationalisation des moyens de production et au renversement de la bourgeoisie. En 1946, il se définissait comme « un parti essentiellement révolutionnaire » visant à abolir les classes sociales. En 1969, il remplaçait l’expression « lutte des classes » par « l’émancipation des travailleurs » ajoutant que la « véritable démocratie » ne pouvait exister dans le capitalisme. En 1990, il voulait encore mettre « les réformes au service des aspirations révolutionnaires ». La nouvelle déclaration de principes adoptée en juin 2008 supprime enfin les mots « lutte des classes » et « révolution » et le présente comme un parti « réformateur », « européen », « ancré dans le monde du travail » déterminé à servir « l’intérêt général du peuple français ». Pendant trop longtemps les socialistes ont voulu la fin de l’entrepreneur capitaliste et condamné moralement le profit individuel avant de finalement comprendre qu’il fallait produire les richesses avant de les distribuer et que seule l’initiative économique privée permettait d’y parvenir.
Leur nouvelle déclaration de principe opte clairement pour l’économie de marché, mais comment avoir pris un tel retard pour se débarrasser définitivement de ces formulations marxistes révélatrices d’une idéologie poussiéreuse du parti ? Le PS est pourtant conscient des problématiques économiques et sociales modernes puisque depuis la fin de la deuxième guerre mondiale il a été pendant 21 ans aux affaires publiques alors que le Labour l’a été pendant 28 ans et le SPD 20 ans. Ces derniers sont résolument modernes et ne portent plus aucune trace de marxisme dans leurs textes, idées et pratiques. Alors que le SPD a fait passer - avec la droite - l’âge de départ légal à la retraite à 67 ans, le PS s’insurgeait du passage à 40 ans de la durée de cotisation en France. Alors que le socialiste Gordon Brown proposait un plan intelligent et réaliste de sauvetage des banques qui a été repris par tous les européens, le PS s’abstenait lâchement de voter pour ou contre sa copie version française.
Le concept d’interventionnisme libéral de Tony Blair ou celui du libéralisme social de Gerhard Schröder et des pays nordiques témoignent de l’ancrage dans la modernité des autres partis socialistes sans avoir renié leurs convictions historiques. En France, le PS a encore beaucoup de mal avec le libéralisme et quand Bertrand Delanoë se déclare « socialiste et libéral » il est la risée de ses camarades, dans un parti où son premier secrétaire « n’aime pas les riches » ça passe forcément mal. Son programme pour les présidentielles, flou et incohérent pour ne froisser personne au sein du parti, reflétait bien cette incapacité de produire du moderne. L’éditorial de Laurent Joffrin au lendemain du deuxième tour était d’ailleurs lucide sur les raisons de la défaite : « insensibilité aux enjeux nouveaux dans une France transformée par sa propre crise et par la mondialisation, négligence à l'égard du centre, absence de réflexion sur les nouvelles politiques sociales et économiques nécessaires en ce début de siècle, ouverture insuffisante aux innovations de l'altermondialisme dont il fallait prendre le meilleur, suicide par éclatement de la gauche radicale ».
La raison de ce retard idéologique et de ce malaise politique du PS s’explique par le fait qu’il est en réalité idéologiquement assez prisonnier de l’extrême gauche et la réceptivité de son discours auprès des français. En Allemagne, l’expérience du compatriote devenu subitement un voisin communiste a permis d’éradiquer durablement la tentation marxiste. En France certains intellectuels prestigieux et très écoutés se sont mis à louer inlassablement la doctrine marxiste qui les séduisait tant. Ainsi, à son retour d’un voyage en URSS, Jean-Paul Sartre écrit en 1954 dans Libération : « La liberté de critique est totale en URSS et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle ». Simone de Beauvoir déclare en 1963 : « Les camps soviétiques, c’était vraiment des centres de rééducation, une exploitation modérée, un régime libéral, des théâtres, des bibliothèques, des causeries, des relations familières, presque amicales, entre les responsables et les détenus ». Portés par leur prestige, ils ont fini par être durablement cru par beaucoup de français qui ont malheureusement préféré avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Raymond Aron, c’est connu. Comme l’a si bien dit Albert Camus, « Tout idée fausse finit dans le sang, mais il s’agit toujours du sang des autres. C’est ce qui explique que certains de nos philosophes se sentent à l’aise pour dire n’importe quoi ».
Bercée par les discours moralisateurs d’une grande partie de ses intellectuels, la France est facilement tombé dans un anti-américanisme basique facilité par la jalousie qu’elle vouait à l’Amérique de prendre la place de nouvelle puissance mondiale. Le libéralisme, que l’Amérique prônait haut et fort, a forcément fait l’objet d’une réticence grandissante auprès de l’opinion française, même si ses dirigeants n’ont cessé de le pratiquer plus par obligation que par conviction. Quand l’URSS et les mensonges se sont écroulés, l’anti-américanisme s’était trop enraciné pour disparaître, ce qui a fait dire à l’historien Michel Winock qu’il est aujourd’hui « ce qui reste du communisme quand il n’y a plus rien ». Avec lui, la défiance envers le libéralisme s’est perpétuée dans l’opinion. Depuis, ce fameux esprit révolutionnaire français - capable de produire des progrès formidables mais également très têtu pour accepter la nouveauté - ne veut pas entendre parler de libéralisme : trop américain, trop inhumain, pas assez de gauche. Sa mauvaise réputation a longtemps complexé la droite française et a surtout évité à la gauche un renouvellement idéologique, contrairement aux autres partis socialistes européens. Depuis, c’est paradoxalement en France - connue à l’étranger pour son interventionnisme colbertiste - que la peur et la critique du libéralisme est la plus forte. Pourtant, le libéralisme tel que pratiqué par la droite française n’a strictement rien à voir avec celui des conservateurs américains et la réaction du sénateur républicain Jim Bunning est révélatrice quand, au lendemain de la nationalisation de Freddie Mac et Fannie Mae, il a déclaré avoir
eut l’impression de s’être « réveillé en France ». Le clivage politique français est bel et bien globalement à gauche, les récentes discussions interminables sur l’appartenance politique française de Barack Obama le montrent bien.
Le PS, parti de gauche dans un contexte politique orienté à gauche, a longtemps - et le fait parfois encore aujourd’hui - coquiné avec les idées de l’extrême gauche, séduit par l’écho qu’elles trouvaient au sein de la société française. Quand, grâce aux mentalités héritées du passé, les thèmes chers à l’extrême gauche sont relativement populaires et l’anti-américanisme unanime, la tentation est forte de suivre l’humeur de la société. Et le PS a souvent cédé face à cette tentation en s’appuyant sur des alliances avec des partis d’extrême gauche pour gouverner : ce fut le cas de 1981 à 1984 avant d’être rattrapé par la réalité économique, et de nouveau en 1997 avec la gauche plurielle de Lionel Jospin. Pourtant, lorsqu’il est au pouvoir, le PS se conforme sans broncher à l’économie de marché et va même jusqu’à défendre le libéralisme comme en 1986 avec l’Acte Unique Européen. Mais lorsqu’il se retrouve dans l’opposition et surtout en période électorale, il ne peut s’empêcher de reprendre un discours archaïque. Voilà pourquoi, lors du dernier conseil national de l’UMP, Tony Blair à déclaré sans polémique : « Aux États-Unis je serais démocrate, au Royaume-Uni je suis travailliste, en France je serais.... probablement au gouvernement ».
Refondation. C’est le mot à la mode au PS depuis maintenant un an et demi. Sa nouvelle déclaration de principe va dans le bon sens, mais désormais il faut qu’il se débarrasse à la fois des chimères d’extrême gauche qui lui ont trop longtemps collé à la peau et de ceux qui le ramènent toujours plus à gauche. Le départ volontaire de Jean-Luc Mélenchon est à ce titre réjouissant et prometteur. Alors que l’élection d’Obama et la crise financière vont forcément changer la perception
française de l’Amérique et du libéralisme, le temps est venu pour le PS de se conformer à la réalité et d’adapter enfin son discours à la modernité, c’est-à-dire oublier le marxisme. Car même si les nationalisations sont à la mode, les théories marxistes ne sont pas réhabilités pour autant : les nationalisations sont provisoires alors que Karl Marx les veut infinies dans l’espace et dans le temps, et cette crise n’est pas celle du capitalisme ou du libéralisme elle est uniquement celle de l’ultralibéralisme appliqué au domaine de la finance. Rien d’autre.
MSB
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jeudi, 23 octobre 2008
La demande narcissique
La lecture du livre de Jean Peyrelevade intitulé Sarkozy : l’erreur historique est riche d’enseignements car son auteur y donne un aperçu hétérodoxe de l’économie française. Les économistes sont tous d’accord pour constater la relative faiblesse de la croissance du PIB en France mais, là où la plupart d’entre eux versent des larmes sur l’insuffisance de la demande, Jean Peyrelevade – véritable économiste de l’offre – se livre à une analyse approfondie des problèmes de l’appareil productif. Son livre aborde d’entrée la notion de pouvoir d’achat en effectuant un rappel statistique rare : le pouvoir d’achat des français a augmenté de 2,6% en 2004, de 1,7%, en 2005, de 2,3% en 2006, et de 3,3% en 2007. Ces chiffres, supérieurs à la croissance économique, sont la preuve que le coût moyen de la vie des français baisse, la mesure du pouvoir d’achat prenant en compte l’inflation.
Il rappelle également qu’en France la proportion de pauvres a régressé, passant de 13% en 1996 à 12% en 2007. Grâce à notre système de redistribution, l’écart de revenus entre le decile le plus riche et le plus pauvre est de 4 – il est de 5 en Allemagne, 6 au Royaume-Uni, 10 aux Etats-Unis - lui faisant dire « notre système de protection sociale divise par deux la pauvreté, ce qui en fait l’un des plus efficaces au monde ». D’ailleurs le dernier rapport OCDE du 21 octobre 2008 confirme qu’en France, la pauvreté et l’écart entre les revenus sont tous deux inférieurs à la moyenne OCDE et ont baissé depuis les années 80, contrairement à la grande majorité des autres pays étudiés.
Fort de ces constats statistiques, Jean Peyrelevade cite Jacques Attali « la vérité c’est que le pouvoir d’achat augmente trop vite par rapport à note competitivité » et s’en prend aux salaires trop élevés « nous sommes devenus trop chers ». Si ces conclusions sont quelque peu rapides - la compétitivité dépend aussi de la qualité, du service, du cours de la devise, de la spécialisation, de l’offre, etc. - il n’en reste pas moins que, contrairement aux idées réçues, inégalités de revenus et pauvreté baissent, et le pouvoir d’achat augmente plus vite que la productivité. Or le véritable problème de la France c’est d’abord son manque de croissance, et les chiffres cités précédemment ainsi que le niveau du déficit commercial montrent que la demande est bien là. C’est donc au chevet de l’offre qu’il faut être: « en France, c’est l’offre qu’il faut d’abord soigner de son anémie […] tant que cela n’est pas fait, tant que le défaut de réglage n’est pas corrigé, rien ne sert d’appuyer sur l’accelerateur : le moteur s’étouffe immédiatement ». A croissance faible, le partage de la valeur ajoutée des entreprises devient forcément plus conflictuel et l’augmentation du pouvoir d’achat déshabille malheureusement l’appareil productif pour habiller la demande. La preuve en est que le taux de marge des sociétés non financières, mesurant l’excédent brut d’exploitation - la part de ce qui reste à l’entreprise après avoir payé salaires et certains impôts - rapporté à la valeur ajoutée, est passé de 32,4% en 1998 à 30,7% en 2007 alors que la tendance inverse s’observe en Europe. Leur taux d’autofinancement est ainsi passé de 60% en 2006, à 55% en 2007 alors qu’il est proche de 100% pour les entreprises allemandes, ce qui les rend moins dépendantes du marché financier. Un financement plus coûteux pénalise l’investissement, la croissance et donc le pouvoir d’achat. Le problème c’est que « les ménages votent, pas les entreprises ». On percoit bien le cercle vicieux.
Dans la meilleur partie du livre, on est amené à regretter que certains écrits de Jean Peyrelevade ne soit plus relayés dans les médias : « l’appareil politique et syndical tout entier, de la gauche à la droite, parle aux français d’augmentation des salaires, d’amélioration du pouvoir d’achat, de relance par la consommation. Quoi d’étonnant si le peuple ainsi flatté affirme une forte préférence pour le présent et les satisfactions immédiates, au point de faire payer par les générations futures ses dépenses actuelles, quoi de surprenant s’il néglige la préparation de l’avenir ? ». Si son poste de vice-président du Modem le pousse à mettre tout le monde dans le même sac alors que seule la gauche promettait aux français un SMIC à 1500 euros pendant la campagne, ce passage pose clairement le problème du caractère très subjectif, immédiat et illimité de la notion de pouvoir d’achat. Il poursuit : « à l’inverse du travail, le capital est impopulaire, le capital ne vote
pas et personne ne sait qui le détient, alors que le travail bien évidemment est fait de la sueur des salariés […] alors allons-y taxons verbalement le capital, cela ne coûte rien. Et merci au capitaliste inconnu ! ». Et de présenter l’idée phare de son livre : « ma thèse est que la France demande trop aux entreprises et pas assez aux ménages et que le rééquilibrage des contributions des unes et des autres est la condition préalable d’une plus forte croissance, puis ultérieurement, d’une progression plus rapide du pouvoir d’achat ».
Dans cet ouvrage, il se livre aussi à un série de réflexions tous azimuts, présentant le passage au 35h comme un « crime contre l’économie », réclamant la fixation contractuelle de la durée du travail, demandant la suppression de l’ISF - impôt « stupide et injuste » - qu’il veut remplacer par de nouvelles tranches d’impôt sur le revenu, refusant la TVA sociale par des arguments nouveaux mais peu convaincants, fustigeant le déficit de la sécurité sociale qui plombe les caisses de l’Etat et proposant d’inscrire dans la constitution l’équilibre de son régime même si cela passe par l’augmentation des cotisations et/ou baisse des prestations. Il propose néanmoins une idée originale qui mérite réflexion: transférer la fiscalité des entreprises sur les actionnaires en supprimant l’impôt sur les sociétés et en le compensant par un impôt sur les dividendes et les plus-values. A pression fiscale égale cela encouragerait l’autofinancement sans affaiblir le cours des actions. Il effectue par ailleurs un rappel fondamental sur l’Europe qui nous permet de ne pas payer notre déficit commercial. A l’époque du franc, un tel déficit commercial entraînait une sortie massive de devises étrangères qui aurait provoqué l’envolée des taux d’intérêts et aurait obligé le gouvernement à dévaluer puis à modérer les salaires pour rétablir la compétitivité-prix des produits exportés. Aujourd’hui, l’euro a fait disparaître cette contrainte extérieure car c’est la BCE qui gère les réserves de change : les déficits français sont financés par les excédents du reste de l’Europe, notamment de l’Allemagne. Pour le meilleur ou pour le pire?
Tout au long de son livre Jean Peyrelevade s’applique à critiquer Nicolas Sarkozy, lui reprochant d’en faire beaucoup mais pas dans le bon sens. Il ferait la même erreur que Francois Mitterrand : gaver la demande en attendant une croissance qui ne viendra pas pour résoudre les problèmes de l’économie française. L'auteur oublie cependant de parler de certaines mesures comme, entre autres, la réforme de la fonction publique, celle des retraites ou les franchises médicales qui s’attaquent à certains maux décrits. Paradoxalement, ce sont les idées et les actions de Nicolas Sarkozy qui sont, sur l’échiquier politique français, les plus proches - quoique encore loin- de ce qu’il préconise dans son livre. Si l’encre de Peyrelevade fait par moment des tâches – lorsque l’économiste rigoureux laisse sa place au vice-président du Modem – son livre est une véritable source de fraîcheur tellement l’idée phare de son discours est rare à entendre en France : « nous vivons au dessus de nos moyens en reportant sur le système productif le coût de cette impéritie ».
MSB
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lundi, 13 octobre 2008
Hommage à PAUL KRUGMAN

Le prix Nobel d'économie a été attribué à Paul Krugman, cet économiste si souvent mentionné et cité dans ce blog (voir articles précédents). Ce prix récompense sa perception de l'économie internationale, son combat pour imposer le respect des théories économiques basiques mais si souvent oubliées dans le débat public malheureusement envahi de ce qu'il appelle les "théories pop". Sa grande modestie et la simplicité de son language ont, pour sûr, pesé dans la balance. En période de crise financière historique, le choix d'un démocrate, liberal - au sens américain du terme -, pourfendeur d'un libre-échange réaliste, et féroce ennemi du protectionnisme n'est pas anodin. Ses écrits, souvent visionnaires, avaient prédit la crise asiatique des années 90 et celle des subprimes. On ne peut que se réjouir qu'un économiste d'une telle envergure soit ainsi récompensé. Sa voix n'en sera que plus forte et écoutée dans un monde où les vraies théories économiques sont si souvent oubliées. La première réaction de l'intéressé: "A funny thing happened to me this morning…"

Je recommande vivement à tous ceux qui veulent mieux connaître ses idées la lecture de ses deux ouvrages phares et de son blog (lien ci-contre):


13:47 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : krugman, nobel, economie, liberal, democrate
mardi, 07 octobre 2008
Le capitalisme n'est pas en crise !
Plus le capitalisme est triomphant plus il est détesté. Si l’auteur de cette affirmation m’échappe, sa pertinence n’en demeure pas moins vraie. A la moindre turbulence économique, si importante soit elle, le capitalisme en prend pour son grade. Aujourd’hui il est devenu le bouc émissaire de toutes les unes de journaux essayant de faire croire aux français que le capitalisme est devenu fou et qu’il faut l’enterrer. Gardons-nous pourtant de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces critiques révèlent en vérité des croyances bien françaises. Par exemple, la perception que la plupart des français ont du capital est terrifiante. Des « économistes » (autoproclamés) de trottoir m’ont récemment interpellé dans la rue, où ils exposaient leurs idées, en me jetant à la figure un chiffre très troublant : « 98% du capital ne revient pas dans la poche des salariés, c’est du capital fictif ». Et les passants, croyant à ce discours simpliste, de répondre « dans les boites, c’est le capital qui prend tout et il ne reste plus rien pour nous » ou « dire qu’ils mettent des milliards pour sauver le capital alors que des gens ont du mal à boucler leur fin de mois ».
Cette méfiance, voire haine, envers tout ce qui touche au capital est surtout le fruit de l’ignorance : non seulement ils ne savent pas à quoi il sert mais en plus ils ne savent pas ce que c’est. Dans l’imaginaire populaire, le capital serait de l’argent arraché au travail et mis en circulation dans une bulle déconnectée de la réalité qui ne profiterait qu’aux plus riches. Cette perception grossière est l’héritage d’intellectuels renommés proches du marxisme et qui n’ont cessé - durant la guerre froide - de faire croire aux français, très sensibles à l’égalité, que les riches ne méritaient pas leur argent et que la conception stalinienne de la répartition était plus juste. Malheureusement, ces Aragon, Gide, Sartre et autres ont emporté avec eux dans leurs tombes les excuses de ces mensonges politiques pourtant démentis par les faits historiques. Le train de vie du monde de la finance et les salaires honteux de certains grands patrons ont permis à des démagogues de réveiller ces vieilles chimères sur les plateaux télévisés, surtout en l’absence de toute contradiction.
Pourtant, le capital - dont la finance n’est que l’outil de gestion - permet un transfert formidable des capacités de financement vers les besoins de financement d'aujourd'hui et de demain. L’épargne des français est ainsi omniprésente sur les marchés financiers par les retraites par répartition – le fonds de réserve pour les retraites gère ainsi près de 31 milliards d’euros -, les retraites par capitalisation, les Plan d’Epargne en Actions, le livret A, les OPCVM, les contrats assurance-vie, etc. Et tous les acteurs économiques tirent profit de cette épargne mise à disposition: les entreprises qui ont besoin de prêts, les ménages qui veulent préparer l’avenir, ou encore l'Etat qui peut investir plus que ses recettes lui permettent. Au niveau mondial, c’est un vecteur de développement qui permet de transférer l’épargne du Nord vers les pays du Sud en quête de fonds pour soutenir leurs économies naissantes. Au total, ce sont 12,5 millions de français qui possèdent un contrat assurance vie, 2,2 millions qui possèdent des revenus locatifs, 11 millions qui détiennent valeurs mobilières. Quelle étrangeté de voir un peuple si épargnant cracher sur son propre capital. D’ailleurs le débat autour du financement du RSA est symbolique de la tension qui règne entre réalité et croyances: ceux qui fustigent le capital furent les premiers indignés de le voir taxé car cela revenait à faire payer les classes moyennes ! Ils ont paradoxalement fournit la preuve irréfutable que le capital est tout sauf fictif ! Il revient, tôt ou tard, au travers des ménages, des banques, ou des entreprises dans l’économie dite « réelle ». Le capital est dans nos poches et sur nos comptes aujourd'hui et demain, il assure nos retraites et notre revenu. Malheureusement il n’est pas aussi visible que le salaire qui tombe toutes les fins de mois car son circuit économique est plus long, moins intuitif, moins visible, mais ses retombées n’en sont pas moins vitales pour l’économie. On le voit d’ailleurs bien aujourd’hui : lorsque la sphère financière va mal c’est toute l’économie qui flanche. Pourtant cette relation de cause à effet amène certains à aller plus loin et demander la mort du capitalisme en l’accusant de tous les maux, alors que son innocence doit être clamée haut et fort.
Car dans cette crise le capitalisme n’y est strictement pour rien. Ceux qui tapent sur le « capitalisme financier » en sont la preuve. Rajouter au terme « capitalisme » l’adjectif « financier » prouve bien que ce n’est pas l’essence du capitalisme qui est le problème mais son utilisation. Car il y une différence FONDAMENTALE entre le capitalisme, qui est un système de fonctionnement économique, et (par exemple) le libéralisme qui n’est pas un système mais un mode de fonctionnement et de régulation, le système capitaliste pouvant être plus ou moins libéral. Le capitalisme est ni plus ni moins qu’un système, reposant sur des principes fondamentaux comme la propriété privée, la liberté économique, le progrès ou encore la division du travail. Pour certains économistes comme Fernand Braudel, il est même inhérent à n’importe quelle forme économique : en tant que troisième niveau de toute économie, après la « vie matérielle » et le « marché », il prend plus ou moins de place au fil de l’Histoire. Il est d’ailleurs complètement absurde de tirer un trait général du capitalisme tant il varie considérablement selon ses modes de fonctionnement comme l’a très bien montré Michel Albert dans Capitalisme contre Capitalisme.

Mais le capitalisme est non seulement un cadre économique, il est aussi espace moral et social qui permet à l’homme de s’épanouir. Dans La Route de la Servitude, Friedrich von Hayek a formidablement démontré que l’alternative au capitalisme est difficilement concevable tant ce dernier s’adapte mieux que quiconque à la nature de l’homme, à la différence des autres systèmes que l’Histoire nous a donné et repris. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, écrit que le choix du capitalisme rend possible la place de la liberté et donc de la démocratie dans nos sociétés. Les idées de Joseph Alois Schumpeter, si pessimistes soient-elles sur son avenir, érigent le capitalisme en vecteur du progrès de la civilisation humaine. N’oublions donc pas les énormes atouts du capitalisme qui dépassent largement l’économique. Quand une recette culinaire ne donne pas satisfaction on revoit la composition des ingrédients ou le temps de cuisson, mais on ne change pas de four. Quand l’économie va mal, arrêtons donc de nous ruer sur une critique facile du capitalisme. En revanche cela ne nous empêche pas de critiquer son utilisation. Cette crise montre que les marchés financiers doivent être surveillés de très près parce que leur rôle est justement primordial pour l’économie dite « réelle ». Les abus doivent être sanctionnés et les marchés financiers devront désormais évoluer dans des cadres de liberté surveillés par des gendarmes vigilants et postés aux bons endroits.
N’en déplaise à certains, l’économie est une science. Durant des siècles, une multitude d’économistes a écrit des bibliothèques. Si certaines de leurs idées se sont révélées fausses, d’autres sont toujours vraies et permettent de comprendre les événements que nous vivons. D’ailleurs cette crise n’est pas celle de la science économique puisque son déroulement a été prévu, parfois à la virgule, par des économistes tel Nouriel Roubini, Paul Krugman, Hyman Minsky ou encore Jacques Attali. On ne les entendait simplement pas dans les médias et dans les sphères de décisions politiques. Les généralisations et les concentrations médiatiques sur des sujets économiques spécifiques ne font que renforcer le contraste entre l’économie immédiate, celle qui est visible et constamment mise en lumière, et les circuits économiques plus longs délaissés dans le no man’s land de l’information. La perception de l'économie de la majorité des français qui en découle est trop égocentrique alors que le système économique qui nous entoure est devenu très complexe. Les flux continus d’information qu’il nous transmet sont énormes alors que les individus ne peuvent qu'en traiter une toute petite partie généralement au travers d’intermédiaires médiatiques qui ont déjà fait leur tri. Cette récolte d'information aléatoire mélangée à une économie qui se complexifie ouvre un boulevard aux prises d'otage d'opinion, simplifications massives, et propagations d’idées simples mais fausses. Face à des consciences de plus en plus individualisées, cultivant leur ego comme jamais auparavant, la vérité économique n’est plus qu’un rêve.
Cela fait naître un danger au sein des sociétés modernes, celui de la volonté d’un retour vers des utopies oubliées, accélérée par la nostalgie du passé et l’habitude de la prospérité qui a fait oublier les drames économiques qu’ont provoqué les tentatives d’éloignement du capitalisme. Vouloir tuer un système économique innocent en faisant croire qu’il est responsable de tous les défauts que porte la terre est très dangereux, surtout quand ceux qui demandent sa mort explosent dans les sondages et vont même jusqu’à créer un parti entièrement dédié a sa destruction avec le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).
MSB
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lundi, 15 septembre 2008
LA crise financière
Le « n’ayez pas peur » papal ne s’applique pas au monde de la finance qui vit un véritable déluge. Plus d’un an après la crise des subprimes le pire reste à venir. Personne n'a voulu reprendre Lehman Brothers malgré les risques immenses que sa faillite fait désormais peser sur Wall Street. Sa situation illustre d’ailleurs formidablement la théorie des jeux : soit les potentiels sauveteurs privés se mettaient d'accord pour la reprendre et éviter a posteriori leur propre faillite, soit chacun refusait de donner son aide et repartait dans son coin en attendant que la tempête passe en croisant les doigts. Malgré l'intervention des pouvoirs publics pour faire aboutir la première option, la moins pire, c'est la deuxième qui a malheureusement primé.
Et faute de reprise par le privé, l'Etat se devait de ne pas reprendre Lehman Brothers. En effet, ses interventions passées n’ont fait que favoriser le retour du risque moral, c’est-à-dire une situation dans laquelle une personne prend un risque tandis que quelqu’un d’autre en supporte le coût quand les choses tournent mal. Aujourd’hui, une multitude d'investisseurs a pris des risques excessifs sur les marchés financiers et, les choses ayant mal tourné, c’était jusqu’a présent le gouvernement américain – et donc le contribuable - qui était venu à leur rescousse les renflouer. C'est le principe du face je gagne, pile vous perdez, autrement dit d'un capitalisme financier où les profits sont privatisés et les pertes socialisées. Il fallait donc impérativement que les autorités américaines cessent de garantir la prise de risque trop élevée et fixent enfin la juste limite du risque moral. Lehman Brothers a pris trop de risques, elle seule doit en payer les conséquences. De toutes facons l’Etat est pris au piège. Ou bien il aide tous les nécessiteux en dépensant sans compter l’argent public - cautionnant ainsi le risque moral et donc garantissant des crises similaires dans le futur - et faisant payer les contribuables. Ou bien il laisse le marché se purger tout seul sans intervenir, au risque de voir tout le secteur bancaire s'écrouler. Face à un tel dilemme, le Trésor américain et la FED ont choisi de jouer coup-ci coup-ca, sauvant Bear Stearns mais laissant tomber Lehman Brothers.
Mais quand bien même l’Etat a bien fait de ne pas sauver Lehman Brothers, sa chute va faire très mal. Car les banques sont financièrement très interdépendantes, elles se prêtent et s'échangent des titres quotidiennement et sont mutuellement engagées sur le long terme. Quand l’une d’entre elles ne peut plus tenir ses engagements tout le secteur est touché. Et c’est le gros problème actuel des contreparties des transactions de marché dans lesquelles Lehman Brothers est engagée vis-à-vis de la plupart des grandes institutions financières. Le pire est donc peut-être à venir. Merill Lynch est déjà allée rapidement s'abriter derrière Bank of America. Washington Mutual, la plus grande caisse d'épargne américaine, ne va probablement pas survivre. L'assureur AIG est allé frapper à la porte de la FED pour mendier de la liquidité. Et la contagion pourrait bien toucher l’Europe dont le système bancaire dépend beaucoup de Wall Street. A titre d’exemple, la banque franco-belge Dexia est exposée à hauteur de 2,2 milliards d’euros à un risque de défaillance de Lehman, et AXA détient 10% du capital de la banque américaine. Selon Nouriel Roubini, Morgan Stanley et Goldman Sachs pourraient même venir s’ajouter à la liste des faillites! A moins que, seul échappatoire possible, elles se mettent à faire équipe. Désormais la devise à Wall Street est : fusionnez ou mourrez!
Cette crise permet en tout cas de révéler beaucoup de choses. Comme l’a montré John Kenneth Galbraith, elle a fait voler en éclat le paradigme du « nouveau consensus monetaire » défendu par Ben Bernanke et qui prône la prévention des crises par les seuls taux d’intérêt. Cela ne suffit pas et explique la résurgence des théories de John Maynard Keynes et surtout d'Hyman Minsky sur le rôle des banques et l’absolue necessité d’encadrer l’euphorie déstabilisatrice qui s’empare des marchés financiers en période de stabilité économique. Il faut surtout arrêter de faire une différence de traitement entre les banques et ce que Paul Krugman appelle le « système bancaire de l’ombre », les agents financiers - hedge fonds, details brokers, fonds de private equity - qui imitent les banques mais n’en subissent pas la même régulation. Cette crise a également montré que le libéralisme est un masque que ses plus grands défenseurs font tomber à la première occasion. L’Angleterre s’est ainsi empressée de nationaliser Northern Rock, les Etats-Unis ont activement financé la reprise de Bear Stearns par JP Morgan et ont dernièrement - au travers de Freddie Mac et Fannie Mae - effectué la plus grande nationalisation de l’Histoire. Arrêtons donc de croire, ou faire semblant de croire, en l’efficience des marchés et osons enfin parler de leur régulation. Cette crise nous en fournit enfin l’occasion, saisissons-la.
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mercredi, 10 septembre 2008
Le salaire du patron
Le salaire des (grands) patrons fait toujours couler beaucoup d’encre et de salive. Il y en a beaucoup qui méritent ce qu’il touchent, mais il y en a - peu - qui partent avec des comptes personnels remplis malgré des bilans catastrophiques. C’est pourtant cette minorité qui pose problème, et - à force d’acharnement médiatique sur ces cas extrêmes - on a réussi à faire croire que les grands patrons sont tous des voleurs. Cela n’a fait que noircir l’image déjà bien entamée du capitalisme et des grands groupes dans un pays qui voue une méfiance extraordinaire envers tout ce qui est riche. Au début du 20ème siècle, le banquier JP Morgan écrivait que le salaire d’un
patron ne devait pas être supérieur à 20 fois celui de ses salariés. Question de morale. Aujourd’hui certains patrons gagnent en un mois ce que certains de leurs salariés gagnent en une vie. Cette différence, quoique rare, est suffisamment grande pour créer de fortes tensions sociales et détruire le reste de réputation dont dispose le capitalisme. En 2003, la rémunération moyenne totale des PDG du CAC 40 représentait un montant égal à 400 fois le SMIC français.
Les Pays-Bas s’apprêtent à faire une innovation majeure dans ce domaine : ils sont le premier pays à faire passer une loi limitant les salaires des patrons. Le Parlement doit l’approuver et l’idée fait tellement l’unanimité que le seul enjeu du scrutin est de savoir si il y aura ou non des fous qui vont voter contre. Le texte, qui devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2009, prévoit le déclenchement d’un prélèvement fiscal dès le dépassement d’un certain seuil de primes pour un PDG ou un directeur de société. Ainsi, si un salaire annuel d'au moins 500 000 euros touche des primes, alors elles subiront un impôt de 30%. Afin d’éviter une pratique malheureusement courante qui consiste à augmenter le salaire du dirigeant quelques mois avant son départ pour qu’il touche une plus grosse retraite, une sanction financière suffisamment dissuasive s'appliquera. Est egalement prévu le gel de la détention d'action, lorsque ont lieu des négociations de rachat de l'entreprise, pour éviter de jouer les cours à la hausse sur des rumeurs divulguées par des insiders.
La théorie de l'agence justifie une rémunération élevée du dirigeant pour réduire au maximum le risque de défaillance de ce dernier. Pourtant les études montrent qu'il n'y a pas vraiment de correlation positive entre le salaire du dirigeant et la performance de l'entreprise. L’intervention de l’Etat est justifiée puisque les montants sont de plus en plus élevés et éloignés de l'idéal méritocratique. Il est réjouissant de voir qu’un pays a enfin eu le courage d’enfoncer cette porte trop souvent évitée. De même qu’il fixe un salaire minimum, l’Etat devrait, non pas fixer un salaire maximal – il serait automatiquement ou injuste ou inefficace -, mais décourager fiscalement des revenus mirobolants par le déclenchement d’un impôt progressif. Tout est question de mesure et il reste à trouver un seuil à la fois suffisamment bas pour éviter les abus et assez élevé pour ne pas brider le mérite. Il ne faut pas oublier que les patrons portent une lourde responsabilité et subissent des horaires qui ne sont pas encadrés par la loi. Fixer un seuil de déclenchement et appliquer un taux d’imposition progressif sur les primes est un bon début, mais on pourrait aller plus loin : l’appliquer aussi, selon le même principe mais plus souplement car il y a déjà l'impôt sur le revenu, sur les salaires et les primes de départ.
Il s'agit d'une sorte d'impôt correcteur à déclencher et qui fera figure de double imposition: impot sur le revenu et ce nouvel impot prélevé à la source. Ou le salaire restera en dessous du seuil par effet de disuasion ou il le depassera et l'Etat y gagnera. Cela ne découragera pas les managers de venir travailler chez nous car il y en a assez pour accepter des salaires qui demeureront assez élevé même si davantage imposables. Ce texte est un petite révolution, une réconciliation sociale, un ajustement économique juste et équilibré. C’est une décision politique facilement réalisable, populaire, juste et qui rapporte de l’argent. Reste à le réaliser en France, tout en respectant le principe encore plus juste du bouclier fiscal qui veut que personne ne paye plus de 50% des ses revenus en impôts. C'est la moindre des choses de travailler plus pour soi que pour l'Etat.
MSB
21:44 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : patrons, capitalisme, justice, jp morgan, salaires, bouclier fiscal, impots
mardi, 26 août 2008
Du lent déclin de l'Amérique
Les grandes puissances finissent toujours par mourir. Dans un ouvrage paru en 1991, The Rise and Fall of the Great Powers, Paul Kennedy présente la théorie de l’Imperial Overstretch qui veut que toutes les grandes puissances aillent au bout de leur forces jusqu'à s’épuiser. L’Amérique ne déroge pas à cette règle. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et surtout la chute du mur de Berlin, elle est incontestablement l’unique « hyperpuissance » mondiale. Pourtant, depuis le début de ce siècle les signes symptomatiques d’un déclin sont de plus en plus visibles. Il y a bien sûr la stratégie militaire unilatérale qui est allée s’empêtrer dans des conflits aussi lointains que sanglants desquels les américains ne peuvent se sortir sans l’aide des alliés de circonstance, remettant en cause la supériorité de leur puissance militaire. Mais c’est surtout son économie qui flanche, concurrencée par des nouvelles puissances comme la Chine - poussant le défi jusqu’au compteur des médailles olympiques -, l’Inde, le Brésil, et la Russie. Ces puissances émergentes vont refaçonner la carte géopolitique et économique remplacant l’actuelle hégémonie de la puissance américaine par un monde multipolaire équilibré entre grandes puissances. Ce processus s’accélère, car depuis peu certains de ces nouveaux conquérants sont au chevet de l’Amérique, subvenant massivement à ses besoins financiers et commerciaux, la rendant dépendante et à leur merci. Devoir la survie de votre hyperpuissance à vos concurrents les plus ambitieux n’est pas source de réjouissance surtout lorsque ceux-ci sont prêts à tout pour vous la ravir. Explications.
Depuis 1991, la balance courante américaine - le solde des échanges internationaux de biens et services, revenus et transferts courants - est dans le rouge. Mais, depuis 2001, ce solde négatif qui était autrefois creusé par un boom d’investissement privé, est largement creusé par des déficits publics à répétition pour financer les baisses d’impôts, la guerre en Irak et dernièrement les plans de soutien à l’économie (cliquer sur image ci-dessus). L’Amérique conjugue donc deux médailles d’or : celle du plus gros emprunteur mondial avec un déficit de la balance courante proche des 700 milliards de dollars, et celle du plus gros débiteur mondial avec 2,5 trillions de dollars de dettes éparpillées dans le monde. Or la règle veut que les empires soient des prêteurs et non des emprunteurs, des créanciers et non des débiteurs. Et il est significatif de noter que l’empire britannique n’y a pas dérogé et que son déclin a précisément eu lieu quand cette règle s’est inversée après la deuxième guerre mondiale, lorsque les déficits ont fait perdre à la livre sa domination internationale au profit du dollar. Les contradicteurs diront que les années 80 furent déjà marquées par l’apparition spectaculaire des déficits jumeaux sans que l’Amérique ne tremble pour autant puisqu’elle s’en est même remise. Certes, mais à l’époque les déficits américains étaient financés par ses alliés européens.
Les choses ont changé, et là est tout le problème. Aujourd’hui, plus de 60% des bons du Trésor américain sont détenus par des étrangers et le déficit de la balance courante américaine témoigne d’un financement de plus en plus risqué avec moins d’IDE sous forme d’equity, mais plus d’endettement, financé par des acteurs très politiques que sont les banques centrales et les fonds souverains. Ces fameux fonds souverains possèdent une formidable force de frappe – totalisant des actifs de 3700 milliards de dollars – accueillis les bras ouverts lors des crises de liquidité mais encombrants pour le futur. Profitant de la crise financière, ils ont répondu aux appels à l’aide des banques américaines en perdition mais - fait problématique - ils sont majoritairement guidés par les concurrents stratégiques directs de l’Amérique (voir image ci-dessous, dsl pour les non-germanophones), ceux-là même qui font ses déficits commerciaux comme la Chine ou les états du Golfe. Du jamais vu ! Concrètement, cela signifie que
ce sont les fournisseurs qui financent les acheteurs, faisant de facto peser une véritable épée de Damoclès sur l’Amérique. Car il suffirait qu’ils n’achètent plus, ou même moins, de bons du Trésor ou d’actions américaines et le dollar s’effondrerait entraînant une hausse vertigineuse des taux d’intérêt qui saignerait l’économie américaine.
Même si cela est fortement improbable pour l’heure - ces pays tirant leur croissance de la faiblesse du dollar - il est extrêmement risqué de compter sur la gentillesse de ses rivaux économiques pour financer sa croissance sur le long terme surtout quand celle-ci est fortement touchée par la crise actuelle qui ne montre pas de signes de repis sur le court terme. Le jour où les réserves de change et les excédents commerciaux des rivaux investiront ailleurs qu’en Amérique, ou s’y retireront, alors ce jour-là elle aura du souci à se faire. La crise actuelle ne fait que renforcer leur emprise sur l’économie américaine par des investissements stratégiques et massifs. La Russie a par exemple fortement profité de la crise financière pour accroître son emprise économique sur l’Amérique en achetant des millions d’obligations de Fannie Mae et Freddie Mac, investissement qui lui a déjà rapporté plus d'un milliard de dollars depuis six mois. Un exemple parmi tant d’autres. Si les russes voulaient se montrer aussi offensifs sur le plan financier que dernièrement sur le plan militaire, alors le rapatriement des milliards d’actifs américains qu’ils détiennent pourrait avoir des conséquences grave sur le dollar et sur l’économie américaine, certains parlent déjà de « terrorisme financier » pour désigner la menace d’un retrait soudain et massifs de capitaux détenus par des entités souveraines.
Avec la concurrence des monnaies européennes et asiatiques, la fin du dollar est proche tout comme l’indépendance financière américaine, mise à mal par les fonds souverains et autres investissements stratégiques étrangers. Par une formidable répétition de l’Histoire, le temps américain des « déficits sans pleurs » décrié par Jacques Rueff touche à sa fin, car le crépuscule de l’hyperpuissance américaine est désormais entre les mains des nouvelles puissances qui l'on rendu dépendante à force de perfusions financières vitales. Pour combien de temps encore? L’économiste Nouriel Roubini, l’homme qui avait prédit à la lettre la crise des subprimes et ses conséquences macroéconomiques devant l’université de New York en 2006 (!), estime que d’ici « quelques décennies » l’Amérique aura perdu sa place hégémonique. Les banques centrales, les fonds souverains et les investisseurs institutionnels se seront alors détournés vers des économies plus attrayantes, aux monnaies plus fortes et aux perspectives de croissance plus solides. Si la formidable capacité à rebondir de l’Amérique – qui en fait typiquement une économie plus schumpeterienne que smithienne – restera intacte, elle ne pourra néanmoins plus compter sur le « privilège exorbitant » de sa monnaie tant vilipendé par de Gaulle. Désormais toute la question est de savoir ce que va devenir un monde dénué d’un facteur unique de démocratisation, de libre-échange, de sécurité et de libéralisme qu’était l’Amérique, au profit d’un monde multipolaire sans domination stable.
MSB
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vendredi, 01 août 2008
Le malheureux échec de l'OMC
L'échec des négociations du cycle de Doha n’a curieusement suscité que l’indifférence générale. Beaucoup se sont même réjouit que la « libéralisation à outrance » promue par l’OMC subisse un échec. Ainsi, ATTAC « se félicite qu’un très mauvais accord ait été évité » et voit la preuve que « l’OMC ne sert plus à rien ». En vérité cet échec en est un pour tous et s’en réjouir relève plutôt du masochisme. Si tout a capoté sur l’ouverture du marché industriel des pays en voie de développement et le démantèlement des subventions agricoles des pays développés c’est parce que les marchandages étaient plus politiques qu'économiques. Paul Krugman a même parlé de « mercantilisme éclairé », critiquant ainsi l’absence de réels calculs économiques des gains de l’échange.
L’histoire économique nous dit que les pays ayant choisi la libéralisation des échanges ont toujours mieux réussi que ceux ayant emprunté la voix du protectionnisme. Elle prouve que le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle s’apparentant à une guerre avec ses vainqueurs et vaincus. David Ricardo l’avait déjà démontré en 1817 dans Des principes de l’économie politique et de l’impôt avec la théorie - une des plus contre-intuitives mais des moins critiquées de la science économique - des avantages comparatifs. Elle démontre que le commerce entre les nations pousse à la division du travail, au même titre que pour les individus. On est boulanger ou cordonnier, pas les deux à la fois, et même si l’on est le meilleur dans les deux on gagnera toujours en choisissant le métier ou on excelle relativement aux autres. Le boulanger achètera moins cher ses chaussures que s’il les avait fabriqué lui-même et réciproquement pour le cordonnier avec le pain. Cela vaut aussi pour les pays et les secteurs : en se spécialisant dans un secteur et en laissant les autres secteurs aux autres pays tout le monde y gagne. En échangeant, j’arrête de produire ce dans quoi je suis relativement moins bon et l’importe à la place à un prix meilleur marché, en retour je me concentre sur les produits où je suis meilleur que les autres et je les exporte. L’échange fait office de progrès technique, il rend obsolète les techniques dépassées et promeut des techniques plus efficaces. Il permet aussi au consommateur d’accéder à une courbe d’indifférence plus élevée grâce à une offre de biens élargie et à des prix moins élevés. Cela explique d’ailleurs les chutes drastiques des prix de l’habillement et de la technologie sur les dix dernières années. Comme le rappelle Paul Krugman: « l’objectif du commerce international n’est pas d’exporter mais d’importer. C’est-à-dire que ce gagne un pays à commercer, c’est la possibilité d’importer ce dont il a besoin. Les exportations ne sont pas un but en soi : il faut exporter parce que ceux qui fournissent nos importations ont le mauvais gout d’exiger d’etre payer ».

Aider l’Afrique ce n’est pas uniquement verser aveuglement des aides au développement. Pour éviter qu’elle tombe dans le piège du protectionnisme et du mirage de l’autosuffisance alimentaire, l’ouverture au commerce international est une magnifique échelle pour lui permettre d'atteindre la prospérité. Plutôt que de lutter chèrement pour subvenir à leurs propres besoins alimentaires, les pays en voie de développement peuvent avoir accès à ce qu’il n’ont pas et peuvent simultanément faire valoir le fruit de leur avantages comparatifs à conditions que certains obstacles ne viennent troubler le jeu. Les subventions agricoles en font partie, véritables privilèges de pays riches qui peuvent, au détriment des pays pauvres, se permettre de financer massivement leurs agriculteurs en leur garantissant au moins le prix du marché quelque soit le coût de production. Ceux qui estiment que l’Afrique s’en sort bien avec cet échec devrait réfléchir à deux fois quand le ministre du commerce kenyan Uhuru Kenyatta a affirmé que l'échec des négociations « menaçait gravement » les efforts des pays africains pour lutter contre la pauvreté. Mais les subventions agricoles sont aussi une question intra européenne car il faut se demander s'il est justifié que 40% du budget de l’UE soit attribué à 0,74% de sa population, les agriculteurs. Face à ces chiffres l’argument récurrent de l’aménagement du territoire et de la préservation du milieu rural tient difficilement la route.
Paradoxalement, couper les subventions fera monter les prix des produits agricoles, mais dans la mesure où les acheteurs sont principalement les pays riches cela permettra un transfert de richesse. Ainsi, une étude menée par Thomas Hertel, Roman Keeney, Maros Ivanic et Alan Winters a simulé une disparition soudaine et complète des toutes les barrières douanières agricoles dans 15 pays totalisant un milliard de personnes. Le résultat est sans appel : le libre-échange agricole total rendrait 13 pays plus riches et 2 plus pauvres. Bien sûr, il ne faut pas non plus tomber dans la béatitude libérale, car le libre-échange présente aussi certaines limites: l’accélération des mutations sectorielles, les rendements décroissants, la mobilité des facteurs de production, la création et destruction concentrées d’emplois, le péril des industries naissantes etc. Néanmoins il suffit de comparer la Corée du Sud, pays encore pauvre il y a 50 ans et maintenant parmis les nations libres-échangistes industrialisées grâce à une insertion réussie dans le commerce international, et jeter un coup d’œil vers son voisin du nord pour constater les vertus du libre-échange sur le protectionnisme. L’Europe, avec son modèle social très protecteur, ne devrait pas avoir peur du libre-échange d’autant plus qu’elle est la région du monde qui en a le plus profité.
Vouloir voir disparaître l’OMC et se réjouir de ses échecs c’est se moquer d’un vecteur de prospérité unique qu’est la libéralisation des échanges décidée communément. Certes l’expansion du commerce international continue malgré l’échec durable du cycle de Doha. Certes beaucoup de pays en voie de développement ont déjà accès - de manière inégale et restreinte - aux marchés des pays riches. Certes le statut quo n’est pas dramatique pour nous, pays développés. Mais il l’est pour les pays pauvres. Pour nous, la hausse du prix des aliments basiques n’est qu’une baisse hypermediatisée - et pas toujours vraie - du pouvoir d’achat. Pour eux, elle se traduit en émeutes de la faim. Cet argument devrait suffir. Ce n’est pas parce que nous allons moins ressentir cet échec qu’il faut l’oublier ou le louer. Malheureusement, les critiques continuent de fuser envers l’OMC et les appels aux relents protectionnistes se font de plus en plus forts. Egoisme cinglant des pays riches bernés par la hantise idéologique de la libéralisation.
MSB
20:38 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : omc, liberalisation, libre-échange, protectionnisme, ricardo, krugman, afrique
mardi, 22 juillet 2008
SOSialisme
La réforme des institutions a été votée ce 21 juillet grâce à un texte qui, historiquement épargné par les critiques expertes, constitue une avancée institutionnelle incontestable en accordant plus de droits au Parlement et en limitant les pouvoirs du Président. Au passage, il prévoit entre autres de faire élire douze députés par les français de l'étranger qui n'étaient jusque là pas représentés à l’Assemblée Nationale, ce qui constituait une formidable injustice alors que ce sont des français à part entière. Pour la petite histoire, cette idée n’est pas partagé par tous, Dominique Strauss-Kahn avait ainsi déclaré pendant la campagne en février 2007 : « Nous souhaitons mettre en place un impôt citoyen pour ceux qui se disent français mais finalement n’ont plus de français que le nom parce qu’ils quittent le pays ». A tous ceux qui louent DSK, salut !
Dès la fin du congrès, le PS est pitoyablement retombé dans ses vieilles batailles. La renovation ? Les idées nouvelles ? Les propositions concrètes ? Rien, nichts, nada. Retour aux bonnes vieilles recettes : critiques vides et chasse aux sorcières. L'exemple de Manuel Valls témoigne bien du désarroi et de l’incohérence dans lesquels sont plongés les députés PS. Alors que ce dernier a écrit, dans Le Monde du 22 mai dernier avec seize autres députés socialistes, une tribune intitulée « Donnons une chance à la réforme » déclarant ouvertement vouloir voter pour la réforme des institutions, il se met à voter non le jour du congrès. Pire, il publie deux jours après le vote, le 23 juillet 2008, avec trois autres députés et toujours dans Le Monde, une nouvelle tribune intitulée « Occasion manquée pour le parti socialiste » dans laquelle il critique violemment l’attitude du PS envers la droite lors de ce congrès, allant jusqu’à dénoncer « un anti-Sarkozysme pavlovien ». Manuel Valls ou comment pousser la contradiction à son paroxysme. Quelle immense lâcheté de sa part que de dire je vote oui, voter non, et critiquer le non a posteriori ! Mais surtout, quelles pressions ont-ils, lui et ses camarades réfractaires, dû subir pour être amené à voter contre leurs convictions pourtant ouvertement affichées la veille et inchangées le lendemain! L’unité du PS que Jean-Marc Ayrault s'est empressé de faire remarquer a été acquise non par conviction générale partagée mais par la menace dès lors que les intentions de vote s’éloignaient de la ligne fixée par le parti. Manuel Valls peut en témoigner.
Pauvre parti socialiste qui oublie que la Constitution c’est la République et non un histoire de camp politique. Monsieur Valls devrait savoir qu‘il vaut mieux trahir son parti que ses idées, car la conscience se contente difficilement de l’inverse. Mais dans le fonds son attitude est à moitié compréhensible quand on voit le sort réservé à Jack Lang qui, lui, a courageusement voté en accord avec ces idées. D’ailleurs, comment aurait-il pu faire autrement, lui qui a directement participé a l'écriture de ce texte? Il a estimé voter conformément à sa conscience et à la vision mitterandienne des institutions et le voilà lynché, lâché, limogé. Voilà que les ténors du PS demandent son départ, condamnent sévèrement sa « trahison » (Royal), ou font part de leur « honte » (Dray). Voilà qu’un texte commun de « blogueurs socialistes » diffusé par
Marc Vasseur décrète qu’« à compter du 21 juillet 2008 et suite à l’adoption d’une révision constitutionnelle menant à une impasse démocratique par la seule voix de Jack Lang, nous, militants socialistes, blogueurs estimons que ce dernier ne peut plus se prévaloir de l’étiquette socialiste. »
Le socialisme serait donc désormais devenu une étiquette que l’on pourrait retirer à tout instant et qui dépendrait d’un simple vote sur une réforme constitutionnelle. Misérable gauche française, perdue dans ses contradictions, violente dans ses critiques, incapable de formuler un projet idéologique viable, et sectaire jusqu'à la moelle au point de violemment rejeter un de ses plus anciens camarades pour avoir simplement voté en faveur d’une révision constitutionnelle qu'elle n'a pas proposé.
MSB
19:55 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : lang, congrès, constitution, institutions, valls, sarkozy, parti socialiste
vendredi, 11 juillet 2008
Le tracé du mur
Le conflit israélo-palestinien a trop duré et est trop complexe pour pointer un seul coupable. Depuis soixante ans et des milliers de morts, les torts sont partagés et il ne faut pas céder à la facilité du jugement rapide en adoptant une approche manichéenne. Aujourd’hui, il y a pourtant, au milieu de la carte du Proche-Orient, une grosse tâche. Ou plutôt un gros mur sinueux, haut et épais. Israel a commencé sa construction durant l'été 2002, afin de se protéger des attentats terroristes qui frappaient sans relâches ses habitants. Le principe du mur peut être défendable puisqu’il répond à un impératif de sécurité visant à mieux contrôler les entrées sur le territoire israélien. Les américains font bien la même chose sur la frontière avec le Mexique. Oui mais voilà, et c’est là toute la différence, les Etats-Unis n’en ont pas profité pour rattacher Ciudad Juarez ou Mexicali à leur territoire.
L’ONU vient tout juste de publier un rapport sur la « barrière » et dont les conclusions sont révoltantes. Le tracé du mur totalise
723 kilomètres de long, soit bizarrement deux fois la longueur de la frontière de 1949 séparant Israel des territoires palestiniens. Le mur est plus long car il ne suit pas la frontière, 87% de son tracé entre directement en Cisjordanie. Pour mesurer l’ampleur du drame, il faut regarder la carte fournie par l’ONU (cliquer sur image ci-contre). Le rapport affirme qu'à cause de ce mur 9,8% de la Cisjordanie et 285 000 palestiniens se retrouvent de facto rattachés au coté israélien. Ils peuvent certes franchir le mur en passant par des barrages, mais l’accès est « extrêmement limité » par les longs contrôles et l’obtention très difficile de laisser-passer. De plus, l’ouverture des barrages dépend uniquement de la volonté israélienne, leur fermeture peut être à tout moment effective pour une durée indeterminée. Selon l’ONU, le tracé rentre parfois à plus de 18 kilomètres à l’intérieur des terres palestiniennes pour intégrer des colonies, ajoutant que ce sont près de 420 000 colons israéliens en Cisjordanie qui vont être ainsi physiquement rattaché à Israel.
Ce tracé est scandaleux car ce qui était autrefois présenté comme un impératif de sécurité est aujourd’hui aussi et surtout devenu un prétexte pour prendre en catimini des terres aux palestiniens. En septembre 2003, l’Assemblée générale de l’ONU a d'ailleurs fait voter une résolution demandant à Israel d'arrêter la construction du mur. En juillet 2004, la Cour de Justice Internationale (CJI) a délibéré, estimant que « Israel a le droit, et même le devoir, de prendre des mesures pour protéger la vie des ses habitants, mais elles doivent être prises en conformité avec le droit international en application », dès lors, constatant une multitude d’infractions aux accords de Genève de 1949, elle appela Israel à « cesser immediatemment la construction du mur (...) et demanteler toutes les parties situées en Cisjordanie » demandant aussi « de verser
des dommages à la population palestinienne ». Malheureusement les avis de la CJI ne sont pas légalement contraignants et Israel s’est bien gardé de l’écouter. Pourtant, même la Cour Suprême israélienne a exigé à trois reprises, entre 2005 et 2007, le déplacement de certaines tranches du mur car il « nuit de manière disproportionnée aux Palestiniens ». En vain.
Ce mur a certes permis une chute drastique du nombre d’attentats commis sur le sol israélien, mais à quel prix pour les palestiniens ? Des
villages, des écoles, des familles entières se retrouvent divisées. A Jayyus, les paysans sont séparés de leurs oliviers et de leurs sources d'irrigation. Rafat se retrouvera bientôt encerclée (cliquer sur image ci-contre). Sans parler de Jerusalem. Ce mur ne fera qu'empirer une situation économique déjà très critique dans les territoires. Il représente un obstacle lourd et grave à la paix et la surdité obstinée ne grandit pas Israel. Les populations coupées de la Cisjordanie migrent pour éviter une situation invivable délaissant leurs terres aux colons israéliens déjà trop nombreux en Cisjordanie, où ils ne devraient pas être. Pourtant, ce mur représente trop d’investissements et trop d’avantages pour qu’Israel le démantèle rapidement, malgré les demandes internationales et nationales pour mettre fin à cette injustice criante. L’Etat Hébreux érige doucement mais sûrement un mur au tracé honteux et cela en sa défaveur car si sur le court terme il lui donne l'illusion d'oeuvrer pour sa sécurité, à long terme il sape tout fondement pour une paix durable en humiliant et divisant de la sorte le peuple palestinien.
MSB
21:47 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : israel, mur, palestiniens, conflit israelo-palestinien, onu, colonies
mardi, 01 juillet 2008
Europe 2.0
Les trois derniers nons européens - l’irlandais, le français et le hollandais - sont en partie imputables à l’excès de caricature et la confusion des arguments qui ont induit beaucoup d’électeurs en erreur. Dans les trois pays, certains partis et leaders d’opinions ont présenté ce traité comme un cheval de troie irrévocable de toutes les menaces extérieures. Ceux qui réclament à tout prix une ratification par référendum devrait d’ailleurs y réfléchir à deux fois car faire le choix du référendum pour un traité aussi long c’est tenter le diable du détournement de vote qui fait beaucoup de mal à la démocratie. D’où le choix intelligent - et non moins démocratique - de tous les autres pays européens de passer par les parlementaires, plus compétent dans ce cas précis que le simple citoyen pour juger d’un traité aussi complexe. A la racine des non français et hollandais il y avait aussi la peur - infondée - d’une Europe trop « libérale » et l’occasion en or pour les citoyens mécontents de sanctionner leur gouvernements au détriment de l’Europe.
Le non irlandais se démarque de ses deux homologues, car il n’est pas une sanction des dirigeants - le premier ministre irlandais est nouveau - ni une barrière au « libéralisme », car les électeurs savent que sans l’Europe et le fameux libéralisme ils ne seraient pas le tigre irlandais tant glorifié. C’est un non à la poursuite de l’Europe, un non de la crainte d’une nouvelle Europe alors que règne là-bas le contentement de l’acquis, en témoigne un slogan récurrent durant toute la campagne : « Europe did us well, let’s keep it that way ! ». Les irlandais n’ont en vérité rien à reprocher à l’Europe, au contraire ils en sont tellement satisfaits qu’ils veulent la laisser telle quelle. Voilà la véritable signification du non.
Le vote irlandais et le sur-place politique européen révèlent-t-ils dès lors les limites politiques de l’Europe ? Oui, répond clairement The Economist qui titre tout simplement « Bury it » conformément à la conception anglo-saxonne d’une Europe purement mercantile. Il est vrai que l’esprit européen est bien mal en point, chahuté par des élections européennes boudées par des électeurs désillusionnés, des dirigeants et médias nationaux tapant sur l’Europe tel un punching ball, et ce terme désormais insultant de « technocrate de Bruxelles ». Pas étonnant que ses citoyens se méfient de plus en plus d’une Europe qu’ils ne lisent plus que dans des termes lapidaires, elle paraît si lointaine qu’elle cristallise facilement toutes sortes de peurs dans l’imaginaire de l'électeur. Le grand malheur est que ce traité est paradoxalement rejeté à cause des critiques de manque de visibilité adressée à l’Europe alors qu’il est justement la clé pour y remédier et la rendre plus efficace.
Que faire à présent pour éviter une Europe politique minimale ? Certes, on pourrait faire revoter les irlandais, comme ils l’ont déjà fait pour Maastricht alors que le taux de participation était trop faible. Cette fois-ci il était de 54%, ce qui n’est pas mirobolant mais tout de même respectable pour un scrutin européen. Néanmoins un deuxième référendum irlandais serait trop dommageable pour l’Europe dans le sens où cela reviendrait à demander aux irlandais de revoter en sachant que la seule réponse valable est le oui. Et si le non l’emportait à nouveau ? Tout cela serait catastrophique pour l’image déjà bien entamée d’une Europe à l’écoute de ses peuples. L'option de la renégociation est aussi à éviter car il n’y a plus rien à négocier à part le retrait pur et simple du texte.
En fait, le vrai problème est celui de l’unanimité. Un pays sur vingt-sept qui n’est pas d’accord et tout est remis en cause. Osons proposer l’instauration du scrutin majoritaire - qualifié si necessaire - pour ratifier ce traité et ceux qui suivront. Si une certaine majorité de pays se prononce en faveur, alors le traité entre en vigueur pour tous. Cela va certes à l’encontre des traditions et des cadres juridiques qui veulent que chaque pays ratifie un à un les traités internationaux, mais les lois et les traditions sont là pour être changées surtout quand l’Europe politique est à ce point bloquée.
Suivant la même logique, pourquoi ne pas organiser, tel que le propose Bronislaw Geremek dans une tribune du Monde du 27 juin 2008, un référendum européen où tous les citoyens européens répondraient à la même question le même jour ? Quoi de mieux pour rétablir un lien direct et clair entre les européens et l’Europe ? Même si sa réalisation suppose que chaque pays change sa législation, quoi de mieux qu’un référendum à l'échelle européenne pour éviter que les intérêts nationaux prennent en otage l’Europe ? Quoi de mieux pour recréer un sentiment unitaire européen que donner à tous la même voix le même jour pour répondre à la même question ? Le souffle nouveau dont a terriblement besoin l’Europe passe par un nécessaire chamboulement complet des habitudes électorales, seul moyen de ramener les électeurs vers les urnes européennes, car si ils boudent l’Europe c’est parce qu’elle leur tourne trop le dos. « Give people a real challenge and they will come out and vote » disait Tony Blair. Faisons le choix courageux du défi et laissons l’Europe directement consulter ses citoyens, ils lui répondront massivement par eux-mêmes surpris de ce dialogue direct qu’il réclament tant.
MSB
23:37 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : europe, irlande, non, référendum
mardi, 24 juin 2008
Le prix du petrole et la spéculation selon Krugman

Voici une magnifique analyse du (très) grand Paul Krugman sur le prix actuel du pétrole. Une clarification indispensable alors que la hausse du baril de pétrole alimente les imaginations les plus folles quant à ses causes. On ne peut être plus clair, c'est un régal:
"OK, one more try. First of all, I don’t have a political dog in this fight. I’m happy to believe that crazy speculation distorts markets. And I do think it’s likely that oil prices will come down, for a while, once consumers have a chance to respond more fully to high prices by changing their driving habits, switching to smaller cars, etc..
But the mysticism over how speculation is supposed to drive prices drives me crazy, professionally. So here’s my latest attempt to talk it through. Imagine that Joe Shmoe and Harriet Who, neither of whom has any direct involvement in the production of oil, make a bet: Joe says oil is going to $150, Harriet says it won’t. What direct effect does this have on the spot price of oil — the actual price people pay to have a barrel of black gunk delivered? The answer, surely, is none. Who cares what bets people not involved in buying or selling the stuff make? And if there are 10 million Joe Shmoes, it still doesn’t make any difference.
Well, a futures contract is a bet about the future price. It has no, zero, nada direct effect on the spot price. And that’s true no matter how many Joe Shmoes there are, that is, no matter how big the positions are. Any effect on the spot market has to be indirect: someone who actually has oil to sell decides to sell a futures contract to Joe Shmoe, and holds oil off the market so he can honor that contract when it comes due; this is worth doing if the futures price is sufficiently above the current price to more than make up for the storage and interest costs.
As I’ve tried to point out, there just isn’t any evidence from the inventory data that this is happening. And here’s one more fact: by and large, futures prices over the period of the big price runup have been slightly below spot prices. The figure below shows monthly data from the EIA; as the spot price shot up, the futures price (that’s contract 4, the furthest out) actually lagged a bit behind. In other words, there hasn’t been any incentive to hoard."

00:13 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : krugman, petrole, spéculation

