mardi, 26 août 2008
Du lent déclin de l'Amérique
Les grandes puissances finissent toujours par mourir. Dans un ouvrage paru en 1991, The Rise and Fall of the Great Powers, Paul Kennedy présente la théorie de l’Imperial Overstretch qui veut que toutes les grandes puissances aillent au bout de leur forces jusqu'à s’épuiser. L’Amérique ne déroge pas à cette règle. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et surtout la chute du mur de Berlin, elle est incontestablement l’unique « hyperpuissance » mondiale. Pourtant, depuis le début de ce siècle les signes symptomatiques d’un déclin sont de plus en plus visibles. Il y a bien sûr la stratégie militaire unilatérale qui est allée s’empêtrer dans des conflits aussi lointains que sanglants desquels les américains ne peuvent se sortir sans l’aide des alliés de circonstance, remettant en cause la supériorité de leur puissance militaire. Mais c’est surtout son économie qui flanche, concurrencée par des nouvelles puissances comme la Chine - poussant le défi jusqu’au compteur des médailles olympiques -, l’Inde, le Brésil, et la Russie. Ces puissances émergentes vont refaçonner la carte géopolitique et économique remplacant l’actuelle hégémonie de la puissance américaine par un monde multipolaire équilibré entre grandes puissances. Ce processus s’accélère, car depuis peu certains de ces nouveaux conquérants sont au chevet de l’Amérique, subvenant massivement à ses besoins financiers et commerciaux, la rendant dépendante et à leur merci. Devoir la survie de votre hyperpuissance à vos concurrents les plus ambitieux n’est pas source de réjouissance surtout lorsque ceux-ci sont prêts à tout pour vous la ravir. Explications.
Depuis 1991, la balance courante américaine - le solde des échanges internationaux de biens et services, revenus et transferts courants - est dans le rouge. Mais, depuis 2001, ce solde négatif qui était autrefois creusé par un boom d’investissement privé, est largement creusé par des déficits publics à répétition pour financer les baisses d’impôts, la guerre en Irak et dernièrement les plans de soutien à l’économie (cliquer sur image ci-dessus). L’Amérique conjugue donc deux médailles d’or : celle du plus gros emprunteur mondial avec un déficit de la balance courante proche des 700 milliards de dollars, et celle du plus gros débiteur mondial avec 2,5 trillions de dollars de dettes éparpillées dans le monde. Or la règle veut que les empires soient des prêteurs et non des emprunteurs, des créanciers et non des débiteurs. Et il est significatif de noter que l’empire britannique n’y a pas dérogé et que son déclin a précisément eu lieu quand cette règle s’est inversée après la deuxième guerre mondiale, lorsque les déficits ont fait perdre à la livre sa domination internationale au profit du dollar. Les contradicteurs diront que les années 80 furent déjà marquées par l’apparition spectaculaire des déficits jumeaux sans que l’Amérique ne tremble pour autant puisqu’elle s’en est même remise. Certes, mais à l’époque les déficits américains étaient financés par ses alliés européens.
Les choses ont changé, et là est tout le problème. Aujourd’hui, plus de 60% des bons du Trésor américain sont détenus par des étrangers et le déficit de la balance courante américaine témoigne d’un financement de plus en plus risqué avec moins d’IDE sous forme d’equity, mais plus d’endettement, financé par des acteurs très politiques que sont les banques centrales et les fonds souverains. Ces fameux fonds souverains possèdent une formidable force de frappe – totalisant des actifs de 3700 milliards de dollars – accueillis les bras ouverts lors des crises de liquidité mais encombrants pour le futur. Profitant de la crise financière, ils ont répondu aux appels à l’aide des banques américaines en perdition mais - fait problématique - ils sont majoritairement guidés par les concurrents stratégiques directs de l’Amérique (voir image ci-dessous, dsl pour les non-germanophones), ceux-là même qui font ses déficits commerciaux comme la Chine ou les états du Golfe. Du jamais vu ! Concrètement, cela signifie que
ce sont les fournisseurs qui financent les acheteurs, faisant de facto peser une véritable épée de Damoclès sur l’Amérique. Car il suffirait qu’ils n’achètent plus, ou même moins, de bons du Trésor ou d’actions américaines et le dollar s’effondrerait entraînant une hausse vertigineuse des taux d’intérêt qui saignerait l’économie américaine.
Même si cela est fortement improbable pour l’heure - ces pays tirant leur croissance de la faiblesse du dollar - il est extrêmement risqué de compter sur la gentillesse de ses rivaux économiques pour financer sa croissance sur le long terme surtout quand celle-ci est fortement touchée par la crise actuelle qui ne montre pas de signes de repis sur le court terme. Le jour où les réserves de change et les excédents commerciaux des rivaux investiront ailleurs qu’en Amérique, ou s’y retireront, alors ce jour-là elle aura du souci à se faire. La crise actuelle ne fait que renforcer leur emprise sur l’économie américaine par des investissements stratégiques et massifs. La Russie a par exemple fortement profité de la crise financière pour accroître son emprise économique sur l’Amérique en achetant des millions d’obligations de Fannie Mae et Freddie Mac, investissement qui lui a déjà rapporté plus d'un milliard de dollars depuis six mois. Un exemple parmi tant d’autres. Si les russes voulaient se montrer aussi offensifs sur le plan financier que dernièrement sur le plan militaire, alors le rapatriement des milliards d’actifs américains qu’ils détiennent pourrait avoir des conséquences grave sur le dollar et sur l’économie américaine, certains parlent déjà de « terrorisme financier » pour désigner la menace d’un retrait soudain et massifs de capitaux détenus par des entités souveraines.
Avec la concurrence des monnaies européennes et asiatiques, la fin du dollar est proche tout comme l’indépendance financière américaine, mise à mal par les fonds souverains et autres investissements stratégiques étrangers. Par une formidable répétition de l’Histoire, le temps américain des « déficits sans pleurs » décrié par Jacques Rueff touche à sa fin, car le crépuscule de l’hyperpuissance américaine est désormais entre les mains des nouvelles puissances qui l'on rendu dépendante à force de perfusions financières vitales. Pour combien de temps encore? L’économiste Nouriel Roubini, l’homme qui avait prédit à la lettre la crise des subprimes et ses conséquences macroéconomiques devant l’université de New York en 2006 (!), estime que d’ici « quelques décennies » l’Amérique aura perdu sa place hégémonique. Les banques centrales, les fonds souverains et les investisseurs institutionnels se seront alors détournés vers des économies plus attrayantes, aux monnaies plus fortes et aux perspectives de croissance plus solides. Si la formidable capacité à rebondir de l’Amérique – qui en fait typiquement une économie plus schumpeterienne que smithienne – restera intacte, elle ne pourra néanmoins plus compter sur le « privilège exorbitant » de sa monnaie tant vilipendé par de Gaulle. Désormais toute la question est de savoir ce que va devenir un monde dénué d’un facteur unique de démocratisation, de libre-échange, de sécurité et de libéralisme qu’était l’Amérique, au profit d’un monde multipolaire sans domination stable.
MSB
19:35 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : etats-unis, russie, déclin, fonds souverains
vendredi, 01 août 2008
Le malheureux échec de l'OMC
L'échec des négociations du cycle de Doha n’a curieusement suscité que l’indifférence générale. Beaucoup se sont même réjouit que la « libéralisation à outrance » promue par l’OMC subisse un échec. Ainsi, ATTAC « se félicite qu’un très mauvais accord ait été évité » et voit la preuve que « l’OMC ne sert plus à rien ». En vérité cet échec en est un pour tous et s’en réjouir relève plutôt du masochisme. Si tout a capoté sur l’ouverture du marché industriel des pays en voie de développement et le démantèlement des subventions agricoles des pays développés c’est parce que les marchandages étaient plus politiques qu'économiques. Paul Krugman a même parlé de « mercantilisme éclairé », critiquant ainsi l’absence de réels calculs économiques des gains de l’échange.
L’histoire économique nous dit que les pays ayant choisi la libéralisation des échanges ont toujours mieux réussi que ceux ayant emprunté la voix du protectionnisme. Elle prouve que le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle s’apparentant à une guerre avec ses vainqueurs et vaincus. David Ricardo l’avait déjà démontré en 1817 dans Des principes de l’économie politique et de l’impôt avec la théorie - une des plus contre-intuitives mais des moins critiquées de la science économique - des avantages comparatifs. Elle démontre que le commerce entre les nations pousse à la division du travail, au même titre que pour les individus. On est boulanger ou cordonnier, pas les deux à la fois, et même si l’on est le meilleur dans les deux on gagnera toujours en choisissant le métier ou on excelle relativement aux autres. Le boulanger achètera moins cher ses chaussures que s’il les avait fabriqué lui-même et réciproquement pour le cordonnier avec le pain. Cela vaut aussi pour les pays et les secteurs : en se spécialisant dans un secteur et en laissant les autres secteurs aux autres pays tout le monde y gagne. En échangeant, j’arrête de produire ce dans quoi je suis relativement moins bon et l’importe à la place à un prix meilleur marché, en retour je me concentre sur les produits où je suis meilleur que les autres et je les exporte. L’échange fait office de progrès technique, il rend obsolète les techniques dépassées et promeut des techniques plus efficaces. Il permet aussi au consommateur d’accéder à une courbe d’indifférence plus élevée grâce à une offre de biens élargie et à des prix moins élevés. Cela explique d’ailleurs les chutes drastiques des prix de l’habillement et de la technologie sur les dix dernières années. Comme le rappelle Paul Krugman: « l’objectif du commerce international n’est pas d’exporter mais d’importer. C’est-à-dire que ce gagne un pays à commercer, c’est la possibilité d’importer ce dont il a besoin. Les exportations ne sont pas un but en soi : il faut exporter parce que ceux qui fournissent nos importations ont le mauvais gout d’exiger d’etre payer ».

Aider l’Afrique ce n’est pas uniquement verser aveuglement des aides au développement. Pour éviter qu’elle tombe dans le piège du protectionnisme et du mirage de l’autosuffisance alimentaire, l’ouverture au commerce international est une magnifique échelle pour lui permettre d'atteindre la prospérité. Plutôt que de lutter chèrement pour subvenir à leurs propres besoins alimentaires, les pays en voie de développement peuvent avoir accès à ce qu’il n’ont pas et peuvent simultanément faire valoir le fruit de leur avantages comparatifs à conditions que certains obstacles ne viennent troubler le jeu. Les subventions agricoles en font partie, véritables privilèges de pays riches qui peuvent, au détriment des pays pauvres, se permettre de financer massivement leurs agriculteurs en leur garantissant au moins le prix du marché quelque soit le coût de production. Ceux qui estiment que l’Afrique s’en sort bien avec cet échec devrait réfléchir à deux fois quand le ministre du commerce kenyan Uhuru Kenyatta a affirmé que l'échec des négociations « menaçait gravement » les efforts des pays africains pour lutter contre la pauvreté. Mais les subventions agricoles sont aussi une question intra européenne car il faut se demander s'il est justifié que 40% du budget de l’UE soit attribué à 0,74% de sa population, les agriculteurs. Face à ces chiffres l’argument récurrent de l’aménagement du territoire et de la préservation du milieu rural tient difficilement la route.
Paradoxalement, couper les subventions fera monter les prix des produits agricoles, mais dans la mesure où les acheteurs sont principalement les pays riches cela permettra un transfert de richesse. Ainsi, une étude menée par Thomas Hertel, Roman Keeney, Maros Ivanic et Alan Winters a simulé une disparition soudaine et complète des toutes les barrières douanières agricoles dans 15 pays totalisant un milliard de personnes. Le résultat est sans appel : le libre-échange agricole total rendrait 13 pays plus riches et 2 plus pauvres. Bien sûr, il ne faut pas non plus tomber dans la béatitude libérale, car le libre-échange présente aussi certaines limites: l’accélération des mutations sectorielles, les rendements décroissants, la mobilité des facteurs de production, la création et destruction concentrées d’emplois, le péril des industries naissantes etc. Néanmoins il suffit de comparer la Corée du Sud, pays encore pauvre il y a 50 ans et maintenant parmis les nations libres-échangistes industrialisées grâce à une insertion réussie dans le commerce international, et jeter un coup d’œil vers son voisin du nord pour constater les vertus du libre-échange sur le protectionnisme. L’Europe, avec son modèle social très protecteur, ne devrait pas avoir peur du libre-échange d’autant plus qu’elle est la région du monde qui en a le plus profité.
Vouloir voir disparaître l’OMC et se réjouir de ses échecs c’est se moquer d’un vecteur de prospérité unique qu’est la libéralisation des échanges décidée communément. Certes l’expansion du commerce international continue malgré l’échec durable du cycle de Doha. Certes beaucoup de pays en voie de développement ont déjà accès - de manière inégale et restreinte - aux marchés des pays riches. Certes le statut quo n’est pas dramatique pour nous, pays développés. Mais il l’est pour les pays pauvres. Pour nous, la hausse du prix des aliments basiques n’est qu’une baisse hypermediatisée - et pas toujours vraie - du pouvoir d’achat. Pour eux, elle se traduit en émeutes de la faim. Cet argument devrait suffir. Ce n’est pas parce que nous allons moins ressentir cet échec qu’il faut l’oublier ou le louer. Malheureusement, les critiques continuent de fuser envers l’OMC et les appels aux relents protectionnistes se font de plus en plus forts. Egoisme cinglant des pays riches bernés par la hantise idéologique de la libéralisation.
MSB
20:38 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : omc, liberalisation, libre-échange, protectionnisme, ricardo, krugman, afrique

