mercredi, 10 décembre 2008

Le libéralisme est-il coupable?

Comme l’a déjà montré l’article « le capitalisme n’est pas en crise » de ce blog, le capitalisme est innocent dans la crise économique actuelle et les critiques formulées à son égard semblent s’être estompées. Désormais, la crise est présentée comme la conséquence du libéralisme économique. La cause ne serait donc plus le système capitaliste mais son mode de fonctionnement libéral?

 

liberté.jpgPour designer le bon coupable encore faut-il bien connaître le suspect désigné. Friedrich von Hayek, libéral parmi les libéraux, s’est toujours efforcé de définir l’essence idéologique du libéralisme dans ses livres. Dans La Route de la Servitude il écrit : « il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toute. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées, et recourir le moins possible à la coercition ». Le libéralisme peut donc se résumer en un principe simple : utiliser le plus possible la liberté et le moins possible tout ce qui viendrait la contraindre. Il se place ainsi dans la lignée directe des Lumières et de la doctrine individualiste d’Erasme et de Montaigne. Et son succès s’explique par sa force principale qu’est son pragmatisme : le libéralisme est tout sauf dogmatique, il sait s’adapter aux spécificités culturelles et historiques des nations et peut facilement varier d’un pays à l’autre dans son application. Mais il n’est pas naïf, il sait aussi que la liberté comporte en elle-même les germes de sa propre destruction quand aucune limite ne lui est imposée. La devise du « laisser-faire » qui le caractérise - résumé caricatural de la « main invisible » d’Adam Smith - n’a jamais voulu dire « laisser Smith.jpgtout faire ». Ainsi, Hayek poursuit :« Le libéralisme est basé sur la conviction que la concurrence est le meilleur moyen de guider les efforts individuels. Il ne nie pas, mais souligne au contraire que pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire ; il admet que les lois passées et présentes ont de graves défauts. Il ne nie pas non plus que partout où il est impossible de rendre la concurrence efficace, il nous faut recourir à d’autres méthodes pour guider l’activité économique ».

 

La régulation est donc plus qu’inhérente au libéralisme, elle en est une condition sine qua non et même les services publics ne lui sont pas incompatibles : « la préservation de la concurrence n’est pas davantage incompatible avec un vaste système de services sociaux ». Mais si le libéralisme tire dans sa flexibilité idéologique sa force, elle peut aussi se retourner contre lui quand certains en profitent pour le pervertir en oubliant son impératif de régulation. C’est ainsi qu’est né l’ultralibéralisme, tel un enfant illégitime qui ne connaît ni les règles ni la contrainte. Il a par exemple été appliqué à certains marchés financiers – comme celui des CDS ou les marchés OTC - par les conservateurs américains dans le but d’atteindre une illusoire allocation optimale et naturelle des capitaux. Les abus et l’excès de liberté les ont transformé en véritable Cour des Miracles. Malgré tout, ils n’ont été que des propagateurs de la crise, en aucun cas sa cause.

 

BillClintonPresident_.jpgA la racine de cette crise il y a avant tout les crédits subprimes, ces fameux prêts contractés par des américains très peu solvables en l’échange d’intérêts très élevés à la mesure du risque. Ce n’est pas le marché qui les a créé mais bien la volonté politique de l’administration Clinton visant à faire de chaque américain un propriétaire quel que soient ses revenus. Pour s’assurer de leur succès, l’Etat à chargé deux de ses agences, Fannie Mae et Freddie Mac, de soutenir le marché des crédits immobiliers en rachetant massivement ces crédits risqués aux mortgage lenders, les petits établissements privés qui les proposaient aux ménages et qui depuis tombent comme des mouches. La pression exercée par les deux agences a provoqué un énorme appel d’air qui a poussé les mortgage lenders à faire de la quantité sans regarder la qualité. Lorsque Fannie Mae et Freddie Mac transformèrent ces crédits en produits financiers via la titrisation, les agences de notations, chargées de noter leur qualité, ont failli et trompé les marchés en mettant les meilleures notes à ces actifs extrêmement toxiques. Il n’y a malheureusement que trois agences de notations sur les marchés financiers, formant un véritable oligopole extrêmement contrôlé par l’Etat. La réalité de cette crise est donc bien plus compliquée que le laissent penser ceux qui crachent sur le libéralisme car il y a eut à la fois trop de liberté - absence de contrôle du crédit immobilier américain et sur certains marchés financiers - et pas assez de concurrence - oligopole des agences de notation, interventionnisme de l’Etat à travers Fannie Mae et Freddie Mac - ce qui rend impossible la désignation d’un seul coupable.

 taleb.jpg

Il est clair que les marchés financiers ont joué un rôle de propagation et d’accélération de la crise à cause de leur position centrale dans l’économie. Leur exubérance irrationnelle s’est occupée du reste, favorisée par le développement poussé des méthodes quantitatives - comme le rappelle Nassim Nicholas Taleb dans un magnifique article très polémique - qui consistent à faire gérer des actifs financiers uniquement par des programmes informatiques. Mais si l’excès de liberté sur certains marchés financier est critiquable, il faut se garder de dénigrer hypocritement les produits financiers dont tout le monde bénéficie en dehors des périodes de crise. Car comme le rappelle Alain Madelin, ces derniers sont devenus toxiques uniquement à cause de ce qu’on a mis au départ dedans : « La crise s'explique aussi par le fait que ces créances hypothécaires toxiques bénéficiant du label de l'Etat ont été à la faveur des innovations financières incorporées dans des produits complexes et disséminés sur une très large échelle. Mais il n'y a rien de plus stupide que de faire porter à ces innovations financières, conçues pour diviser et réduire les risques, la responsabilité de la crise. Il serait tout aussi stupide de condamner les avions au motif qu'ils peuvent contribuer à propager une épidémie ».

 

Cette crise n’est donc pas celle du libéralisme, elle a été provoquée par le péché originel que sont les subprimes et elle a révélé tout au long de sa chaîne de propagation des lacunes graves résultant par endroits d’excès de libertés mais aussi d’absence de libertés. L’ultralibéralisme a bien sa part de responsabilité même s’il n’est pas le seul fautif. La réalité est plus compliquée qu’il n’y parait puisqu’il s'avère qu'il y a eut à la fois trop de libéralisme et pas assez. Tout dépend d’où on se situe sur la longue chaîne de propagation de la crise. Finalement, c’est bien une crise de la régulation mais pas celle d’une absence de régulation, encore moins celle d’un excès de régulation. Cette crise n'est ni plus ni moins que le résultat d’une mauvaise régulation.

 

MSB

dimanche, 27 janvier 2008

Lettre ouverte aux fumeurs qui refusent la loi

Alors que le décret du 15 novembre 2006, instaurant une interdiction de fumer dans les lieux publics, est entré enac0efa88db059e0f15085dab23fc7488.jpg vigueur en ce début d’année 2008, de plus en plus de fumeurs s’érigent contre cette loi. Injuste à leurs yeux, elle limiterait leur plaisir, irait contre la liberté individuelle, et serait la preuve cinglante d'un autoritarisme d'état sur les individus. Rien que ça. Face à toutes ces accusations, il faut une prise de recul radicale. De quoi parle-t-on au juste? De la cigarette. Ni plus ni moins qu’un ramassis de poisons qui totalise - selon le Comité International de Recherche sur le Cancer - près de 4000 substances toxiques dont plus de 60 cancérigènes, c’est-à-dire potentiellement mortelles. Laissez d’ailleurs une cigarette sur le bord d’un cendrier et elle se consommera toute seule, preuve irréfutable de l’absurdité d’un produit au combien toxique et riche en goudron. On oublie trop souvent qu’une cigarette c’est du poison et rien que du poison. Il n’y a, dans sa composition, strictement rien de sain ou de positif pour celui qui l’inhale. La cigarette c’est tout simplement le poison au goût de la mort. On ne peut interdire de fumer car cela relève du choix individuel. Cependant, la liberté de fumer ne peut être totale. 

En fait les fumeurs ne peuvent être totalement libres de leur activité et cette loi est là pour leur rappeler la responsabilité qu’il portent. Quand quelqu’un fume, il ne le fait pas uniquement pour lui, mais il fait fumer les autres avec lui. La nuance est de taille. Cela porte le nom de tabagisme passif. Et le tabagisme passif ça tue. Une cigarette fumée c’est un courant principal inhalé par le fumeur et un courant secondaire tout aussi toxique qui est rejeté dans les poumons du non-fumeur situé à proximité. Là est tout le problème, fumer n’est pas un « plaisir solitaire » car il atteint ceux qui sont autour du fumeur et qui en font lourdement les frais. Etonnamment, cela ne suffit pas à certains pour les convaincre.

A tous ceux qui évoquent l’argument débile consistant à se poser en martyr disant « boire aussi ça tue pourtant on interdit pas de boire en public » la réponse est très simple. Certes l’alcool tue, mais il y a deux objections de taille. Premièrement l’alcool ce n’est pas du poison pur car s’il est bu avec modération il n’est pas, contrairement à la cigarette, entièrement nocif et présente même certains bienfaits thérapeutiques. Deuxièmement, un alcoolique qui se tue en enchaînant les verres ne fera aucun mal à ceux qui sont assis à coté de lui. L’alcool n’a pas d’influence directe sur la santé des autres qui ne boivent pas. Il n’y a pas d’alcoolisme passif. Ce contraste n’est pas moindre et éclaire bien la différence entre alcool et tabac. Pour les bd5c4c64107c11147d1d346e0d216a72.jpgautres qui argumentent en disant que « de toutes façons tu peux mourir en sortant dans la rue et en te faisant écraser par une voiture » il faut tout simplement mettre une limite à la stupidité. Oui c’est vrai on peut mourir en étant écrasé, mais premièrement le conducteur ira probablement en prison et deuxièmement un tel accident ne peut pas être évité à l’avance. Le tabagisme passif lui peut l’être. Si, grâce à sa raison, l’homme peut réduire les risques de mort par tabagisme passif simplement en sortant fumer dehors alors l’effort est loin d’être superflu. Quant à l’argument conservateur consistant à ériger la cigarette en élément « culturel » majeur qui met de l’ambiance dans les conversations des bars enfumés, il est tout aussi débile car la santé passe naturellement avant la culture. L’opium aussi était un élément culturel dans le passé, bizarrement il ne l’est plus aujourd’hui. Cela prouve qu’il n’y a rien de scandaleux à faire trépasser la « culture » que représenterait la cigarette pour laisser place à la santé. Entre la vie et la culture le choix est vite fait. 

Il est bien connu que la liberté des uns s'arrête là ou commence celle des autres. Il est indéniable que la liberté des non-fumeurs est violée par la fumée des fumeurs. Cette loi n’est donc pas une limite de la liberté des fumeurs, c’est au contraire une garantie de liberté pour les non-fumeurs qui doivent impérativement être protégés. Elle rééquilibre et inverse le rapport de la société avec la cigarette: ce sont désormais les fumeurs qui sortent et non l’inverse. Voila qui est plus juste. La cigarette tue les fumeurs et c’est leur problème - ce ne sont pas les mises en garde à leur égard qui manquent - mais ces derniers n’ont pas le droit de faire partager leur flirt avec la mort avec ceux qui préfèrent la santé. Ce flirt, ils iront désormais l’approfondir librement dehors. Rarement une loi n’avait été aussi nécessaire et juste. Son intérêt est indiscutable.

MSB