dimanche, 13 septembre 2009
La dette dans tous ses états
Comment ne pas s’effrayer face à la situation de la dette publique ? Certes, la crise actuelle demande des politiques extraordinaires, dites contra-cycliques, provoquant des déficits publics et entraînant irrémédiablement une augmentation de la dette publique. De telles mesures sont justifiées si elles sont temporaires. Malheureusement, les chiffres (cliquez graphique ci-contre) permettent de constater que ce genre de politique a été mené à répétition depuis les années 70, avec des déficits publics continus, tirant l’endettement à des niveaux historiques alors même qu’il était encore insignifiant il y a encore 30 ans. Si tout a été dit sur les méfaits et les bienfaits de l’endettement public, les raisons de sa croissance - forte et continue - depuis les années 70 sont méconnues. Quelle mouche a donc piqué les gouvernements pour s’endetter aussi massivement et successivement jusqu'à en arriver à une telle situation ?
Au temps des Trente Glorieuses françaises et du Wirtschaftswunder allemand, où la croissance était forte et le chômage quasi inexistant, c’est la productivité qui permettait de tirer la machine économique. Elle augmentait considérablement d’année en année mais surtout à un rythme plus élevé que les salaires. Dans un cercle vertueux inégalé, les salariés mettaient plus d’énergie dans leur travail qu’ils recevaient de salaire en retour. Ces derniers augmentaient modérément, permettant à l’appareil productif de se doper à coups d’investissement. Toute la société était au travail et acceptait de faire des sacrifices dans le présent pour construire un meilleur futur.
Et puis ce cercle vertueux s’inversa. Les gains de productivité furent de plus en plus faibles mais les revendications salariales demeuraient les mêmes voire plus. Et le choc pétrolier opéra comme un coup de massue sur le bilan des entreprises. Mais il y a surtout eu un changement de mentalité : le rapport au temps s’est modifié et le futur est devenu plus incertain que jamais. La crise économique et Mai 68 - avec son mot d’ordre « jouir de tout, tout de suite » - ont joué un grand rôle dans ce renversement de tendance. Fini le présent qui n’a de sens que pour construire le futur, place au carpe diem tout-puissant.
Désormais c’est donc la consommation qui prévaut sur tout, afin de profiter immédiatement des fruits du travail, le futur étant désormais perçu comme une menace. L’économie, auparavant tirée par la productivité, s’en remet désormais à la consommation et son avatar, la dictature du pouvoir d’achat. Tout se passe comme Daniel Bell l’a décrit dans son livre Les Contradictions Culturelles du Capitalisme quand il explique que le capitalisme possède une fâcheuse tendance à faire cohabiter des valeurs motrices tels l’individualisme et l’hédonisme en totale contradiction avec ses impératifs économiques que sont l’efficacité et la discipline professionnelle et surtout avec l’impératif politique absolu qu’est l’égalité, en France plus que nulle part. Ralf Dahrendorf voit dans cette évolution le passage d’un capitalisme de l’épargne à un capitalisme de l’emprunt. Alors qu’auparavant le présent était hypothéqué pour un meilleur futur, c’est aujourd’hui le futur qui est hypothéqué pour un meilleur présent.
Et c’est ainsi que le vouloir a dépassé le pouvoir. Car la consommation fait, selon Dahrendorf, régner l’économie du « comme si ». En effet, dans cette nouvelle société du carpe diem, on consomme au-delà de ce que l’on possède grâce aux nouveaux produits - crédits à la consommation, paiements par mensualités, paiements retardés etc. - que banques et grands magasins se sont empressés d’offrir à leurs clients trop crédules pour refuser une telle manne. Le vrai problème n’est pas l’endettement, encore moins l’emprunt. Le vrai problème c’est l’excès. L’endettement privé n’est pas forcément mauvais en soi car il est personnel, palpable et ses conséquences se font ressentir assez rapidement sur le compte en banque des débiteurs : l’excès en est relativement limité. Et puis, après tout il relève de la décision de chacun de gérer ses finances dans le temps comme bon lui semble. Mais il en est tout autre pour l’endettement public. Ce dernier est tellement impersonnel - concernant tout le monde il ne concerne plus personne - et illusoirement intemporel - le gouvernement (et la génération) qui emprunte ne sera pas le même que celui (et celle) qui rembourse - qu’il est devenu l’outil privilégié des politiques.
Pris dans cette tendance de surexploitation du futur et soucieux de ne pas brider la consommation et le pouvoir d’achat, les gouvernements successifs ont eu massivement recours à l’endettement. Bien loin des politiques de stop and go préconisées par John Maynard Keynes, les gouvernements ont géré depuis 30 ans les deniers de l’état comme face à une crise permanente alors qu’il n’en était rien. Et c’est aujourd’hui, alors que l’endettement est justifié, que l’on se demande pourquoi diable il est tellement élevé alors que les conditions économiques ne le justifiaient a priori pas. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, explique très bien cette tentation inhérente à la chose publique de
dépenser toujours plus : « la vitesse à laquelle les nouvelles dépenses sont votées n’est nullement la même lorsqu’il s’agit de les ralentir ou d’y mettre terme quand la récession est finie et la croissance reprend. Au contraire, on argumente qu’une période de croissance saine ne doit pas être mis en danger pas des coupures budgétaires ». C’est ainsi que Keynes a été usurpé : lui qui préconisait des déficits temporaires et - il faut le rappeler - des prélèvements obligatoires inférieurs à 25% du revenu national est devenu un prétexte fourre-tout pour augmenter continuellement les dépenses publiques.
Certes il y a du bon dans la dette lorsqu’elle sert l’investissement et donc les futures générations. Mais en France le diable se cache dans les détails car les déficits publics à répétition servent principalement à financer des dépenses courantes et non d’investissement. Pour 2009, le budget de l’Etat ne prévoit pas moins de 44 milliards d’euros pour payer les lourds intérêts de la dette - c’est le premier poste budgétaire de l’Etat ! - et rembourser une minuscule partie d’emprunts passés.
Comment combattre cette situation ? Certains chantiers lancés par Nicolas Sarkozy vont dans le bon sens : Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP), modernisation de l’état, réduction du nombre de fonctionnaires etc. Malheureusement, la récente annonce d’un grand emprunt national met à mal ces efforts et témoigne de la culture de l’endettement qui prévaut en France. Nous vivons au-dessus de nos moyens, il ne faut donc pas hésiter à couper courageusement certaines dépenses, rembourser petit-à-petit nos dettes, cesser d'emprunter à tout va, reculer drastiquement de l’âge de la retraite, supprimer les privilèges dans le public et surtout organiser un Grenelle de la fiscalité pour enfin remettre à plat et rendre plus équitable notre système fiscal, véritable casse-tête n’obéissant qu’a lui-même et construit sans cohérence au fil des gouvernements. Malheureusement de telles mesures sont loin d’être électoralement rentables.
Il n’y a pas de fatalité, tout est question de responsabilité, de courage et d’honnêteté. Trois valeurs malheureusement rares en politique. Le Canada a bien réussi à diviser par deux sa dette publique en dix ans par des sacrifices considérables mais payants. C’est aussi une question de solidarité, une valeur passée de mode avec la crise où chacun défend son petit intérêt personnel et rejette la faute sur son voisin. Nous sommes déjà sponsorisés par les futures générations sans même leur avoir demandé leur avis. Et si rien ne change elles feront de même jusqu'à ce qu’une génération, asphyxiée par les impôts, refuse à raison de payer l’impayable. C’est donc avant tout le rapport au temps qu’il faut changer et la politique doit, pour une fois, montrer l’exemple en cessant d’hypothéquer le futur car ce n’est pas en le chargeant de dettes que nous réussirons à lui redonner de l’attrait. Mirabeau précisait que l’Etat ne pouvait être en faillite car il possède un « horizon infini ». Il a raison, l’horizon de l’Etat est infini, mais la patience de ses citoyens ne l’est pas.
09:44 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : dette, sarkozy, friedman, deficit, generation, politique, dahrendorf, capitalisme
mardi, 07 octobre 2008
Le capitalisme n'est pas en crise !
Plus le capitalisme est triomphant plus il est détesté. Si l’auteur de cette affirmation m’échappe, sa pertinence n’en demeure pas moins vraie. A la moindre turbulence économique, si importante soit elle, le capitalisme en prend pour son grade. Aujourd’hui il est devenu le bouc émissaire de toutes les unes de journaux essayant de faire croire aux français que le capitalisme est devenu fou et qu’il faut l’enterrer. Gardons-nous pourtant de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces critiques révèlent en vérité des croyances bien françaises. Par exemple, la perception que la plupart des français ont du capital est terrifiante. Des « économistes » (autoproclamés) de trottoir m’ont récemment interpellé dans la rue, où ils exposaient leurs idées, en me jetant à la figure un chiffre très troublant : « 98% du capital ne revient pas dans la poche des salariés, c’est du capital fictif ». Et les passants, croyant à ce discours simpliste, de répondre « dans les boites, c’est le capital qui prend tout et il ne reste plus rien pour nous » ou « dire qu’ils mettent des milliards pour sauver le capital alors que des gens ont du mal à boucler leur fin de mois ».
Cette méfiance, voire haine, envers tout ce qui touche au capital est surtout le fruit de l’ignorance : non seulement ils ne savent pas à quoi il sert mais en plus ils ne savent pas ce que c’est. Dans l’imaginaire populaire, le capital serait de l’argent arraché au travail et mis en circulation dans une bulle déconnectée de la réalité qui ne profiterait qu’aux plus riches. Cette perception grossière est l’héritage d’intellectuels renommés proches du marxisme et qui n’ont cessé - durant la guerre froide - de faire croire aux français, très sensibles à l’égalité, que les riches ne méritaient pas leur argent et que la conception stalinienne de la répartition était plus juste. Malheureusement, ces Aragon, Gide, Sartre et autres ont emporté avec eux dans leurs tombes les excuses de ces mensonges politiques pourtant démentis par les faits historiques. Le train de vie du monde de la finance et les salaires honteux de certains grands patrons ont permis à des démagogues de réveiller ces vieilles chimères sur les plateaux télévisés, surtout en l’absence de toute contradiction.
Pourtant, le capital - dont la finance n’est que l’outil de gestion - permet un transfert formidable des capacités de financement vers les besoins de financement d'aujourd'hui et de demain. L’épargne des français est ainsi omniprésente sur les marchés financiers par les retraites par répartition – le fonds de réserve pour les retraites gère ainsi près de 31 milliards d’euros -, les retraites par capitalisation, les Plan d’Epargne en Actions, le livret A, les OPCVM, les contrats assurance-vie, etc. Et tous les acteurs économiques tirent profit de cette épargne mise à disposition: les entreprises qui ont besoin de prêts, les ménages qui veulent préparer l’avenir, ou encore l'Etat qui peut investir plus que ses recettes lui permettent. Au niveau mondial, c’est un vecteur de développement qui permet de transférer l’épargne du Nord vers les pays du Sud en quête de fonds pour soutenir leurs économies naissantes. Au total, ce sont 12,5 millions de français qui possèdent un contrat assurance vie, 2,2 millions qui possèdent des revenus locatifs, 11 millions qui détiennent valeurs mobilières. Quelle étrangeté de voir un peuple si épargnant cracher sur son propre capital. D’ailleurs le débat autour du financement du RSA est symbolique de la tension qui règne entre réalité et croyances: ceux qui fustigent le capital furent les premiers indignés de le voir taxé car cela revenait à faire payer les classes moyennes ! Ils ont paradoxalement fournit la preuve irréfutable que le capital est tout sauf fictif ! Il revient, tôt ou tard, au travers des ménages, des banques, ou des entreprises dans l’économie dite « réelle ». Le capital est dans nos poches et sur nos comptes aujourd'hui et demain, il assure nos retraites et notre revenu. Malheureusement il n’est pas aussi visible que le salaire qui tombe toutes les fins de mois car son circuit économique est plus long, moins intuitif, moins visible, mais ses retombées n’en sont pas moins vitales pour l’économie. On le voit d’ailleurs bien aujourd’hui : lorsque la sphère financière va mal c’est toute l’économie qui flanche. Pourtant cette relation de cause à effet amène certains à aller plus loin et demander la mort du capitalisme en l’accusant de tous les maux, alors que son innocence doit être clamée haut et fort.
Car dans cette crise le capitalisme n’y est strictement pour rien. Ceux qui tapent sur le « capitalisme financier » en sont la preuve. Rajouter au terme « capitalisme » l’adjectif « financier » prouve bien que ce n’est pas l’essence du capitalisme qui est le problème mais son utilisation. Car il y une différence FONDAMENTALE entre le capitalisme, qui est un système de fonctionnement économique, et (par exemple) le libéralisme qui n’est pas un système mais un mode de fonctionnement et de régulation, le système capitaliste pouvant être plus ou moins libéral. Le capitalisme est ni plus ni moins qu’un système, reposant sur des principes fondamentaux comme la propriété privée, la liberté économique, le progrès ou encore la division du travail. Pour certains économistes comme Fernand Braudel, il est même inhérent à n’importe quelle forme économique : en tant que troisième niveau de toute économie, après la « vie matérielle » et le « marché », il prend plus ou moins de place au fil de l’Histoire. Il est d’ailleurs complètement absurde de tirer un trait général du capitalisme tant il varie considérablement selon ses modes de fonctionnement comme l’a très bien montré Michel Albert dans Capitalisme contre Capitalisme.

Mais le capitalisme est non seulement un cadre économique, il est aussi espace moral et social qui permet à l’homme de s’épanouir. Dans La Route de la Servitude, Friedrich von Hayek a formidablement démontré que l’alternative au capitalisme est difficilement concevable tant ce dernier s’adapte mieux que quiconque à la nature de l’homme, à la différence des autres systèmes que l’Histoire nous a donné et repris. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, écrit que le choix du capitalisme rend possible la place de la liberté et donc de la démocratie dans nos sociétés. Les idées de Joseph Alois Schumpeter, si pessimistes soient-elles sur son avenir, érigent le capitalisme en vecteur du progrès de la civilisation humaine. N’oublions donc pas les énormes atouts du capitalisme qui dépassent largement l’économique. Quand une recette culinaire ne donne pas satisfaction on revoit la composition des ingrédients ou le temps de cuisson, mais on ne change pas de four. Quand l’économie va mal, arrêtons donc de nous ruer sur une critique facile du capitalisme. En revanche cela ne nous empêche pas de critiquer son utilisation. Cette crise montre que les marchés financiers doivent être surveillés de très près parce que leur rôle est justement primordial pour l’économie dite « réelle ». Les abus doivent être sanctionnés et les marchés financiers devront désormais évoluer dans des cadres de liberté surveillés par des gendarmes vigilants et postés aux bons endroits.
N’en déplaise à certains, l’économie est une science. Durant des siècles, une multitude d’économistes a écrit des bibliothèques. Si certaines de leurs idées se sont révélées fausses, d’autres sont toujours vraies et permettent de comprendre les événements que nous vivons. D’ailleurs cette crise n’est pas celle de la science économique puisque son déroulement a été prévu, parfois à la virgule, par des économistes tel Nouriel Roubini, Paul Krugman, Hyman Minsky ou encore Jacques Attali. On ne les entendait simplement pas dans les médias et dans les sphères de décisions politiques. Les généralisations et les concentrations médiatiques sur des sujets économiques spécifiques ne font que renforcer le contraste entre l’économie immédiate, celle qui est visible et constamment mise en lumière, et les circuits économiques plus longs délaissés dans le no man’s land de l’information. La perception de l'économie de la majorité des français qui en découle est trop égocentrique alors que le système économique qui nous entoure est devenu très complexe. Les flux continus d’information qu’il nous transmet sont énormes alors que les individus ne peuvent qu'en traiter une toute petite partie généralement au travers d’intermédiaires médiatiques qui ont déjà fait leur tri. Cette récolte d'information aléatoire mélangée à une économie qui se complexifie ouvre un boulevard aux prises d'otage d'opinion, simplifications massives, et propagations d’idées simples mais fausses. Face à des consciences de plus en plus individualisées, cultivant leur ego comme jamais auparavant, la vérité économique n’est plus qu’un rêve.
Cela fait naître un danger au sein des sociétés modernes, celui de la volonté d’un retour vers des utopies oubliées, accélérée par la nostalgie du passé et l’habitude de la prospérité qui a fait oublier les drames économiques qu’ont provoqué les tentatives d’éloignement du capitalisme. Vouloir tuer un système économique innocent en faisant croire qu’il est responsable de tous les défauts que porte la terre est très dangereux, surtout quand ceux qui demandent sa mort explosent dans les sondages et vont même jusqu’à créer un parti entièrement dédié a sa destruction avec le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).
MSB
18:28 Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : capitalisme, crise, subprimes, financière, npa, friedman, marxisme

