mercredi, 10 décembre 2008
Le libéralisme est-il coupable?
Comme l’a déjà montré l’article « le capitalisme n’est pas en crise » de ce blog, le capitalisme est innocent dans la crise économique actuelle et les critiques formulées à son égard semblent s’être estompées. Désormais, la crise est présentée comme la conséquence du libéralisme économique. La cause ne serait donc plus le système capitaliste mais son mode de fonctionnement libéral?
Pour designer le bon coupable encore faut-il bien connaître le suspect désigné. Friedrich von Hayek, libéral parmi les libéraux, s’est toujours efforcé de définir l’essence idéologique du libéralisme dans ses livres. Dans La Route de la Servitude il écrit : « il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toute. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées, et recourir le moins possible à la coercition ». Le libéralisme peut donc se résumer en un principe simple : utiliser le plus possible la liberté et le moins possible tout ce qui viendrait la contraindre. Il se place ainsi dans la lignée directe des Lumières et de la doctrine individualiste d’Erasme et de Montaigne. Et son succès s’explique par sa force principale qu’est son pragmatisme : le libéralisme est tout sauf dogmatique, il sait s’adapter aux spécificités culturelles et historiques des nations et peut facilement varier d’un pays à l’autre dans son application. Mais il n’est pas naïf, il sait aussi que la liberté comporte en elle-même les germes de sa propre destruction quand aucune limite ne lui est imposée. La devise du « laisser-faire » qui le caractérise - résumé caricatural de la « main invisible » d’Adam Smith - n’a jamais voulu dire « laisser
tout faire ». Ainsi, Hayek poursuit :« Le libéralisme est basé sur la conviction que la concurrence est le meilleur moyen de guider les efforts individuels. Il ne nie pas, mais souligne au contraire que pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire ; il admet que les lois passées et présentes ont de graves défauts. Il ne nie pas non plus que partout où il est impossible de rendre la concurrence efficace, il nous faut recourir à d’autres méthodes pour guider l’activité économique ».
La régulation est donc plus qu’inhérente au libéralisme, elle en est une condition sine qua non et même les services publics ne lui sont pas incompatibles : « la préservation de la concurrence n’est pas davantage incompatible avec un vaste système de services sociaux ». Mais si le libéralisme tire dans sa flexibilité idéologique sa force, elle peut aussi se retourner contre lui quand certains en profitent pour le pervertir en oubliant son impératif de régulation. C’est ainsi qu’est né l’ultralibéralisme, tel un enfant illégitime qui ne connaît ni les règles ni la contrainte. Il a par exemple été appliqué à certains marchés financiers – comme celui des CDS ou les marchés OTC - par les conservateurs américains dans le but d’atteindre une illusoire allocation optimale et naturelle des capitaux. Les abus et l’excès de liberté les ont transformé en véritable Cour des Miracles. Malgré tout, ils n’ont été que des propagateurs de la crise, en aucun cas sa cause.
A la racine de cette crise il y a avant tout les crédits subprimes, ces fameux prêts contractés par des américains très peu solvables en l’échange d’intérêts très élevés à la mesure du risque. Ce n’est pas le marché qui les a créé mais bien la volonté politique de l’administration Clinton visant à faire de chaque américain un propriétaire quel que soient ses revenus. Pour s’assurer de leur succès, l’Etat à chargé deux de ses agences, Fannie Mae et Freddie Mac, de soutenir le marché des crédits immobiliers en rachetant massivement ces crédits risqués aux mortgage lenders, les petits établissements privés qui les proposaient aux ménages et qui depuis tombent comme des mouches. La pression exercée par les deux agences a provoqué un énorme appel d’air qui a poussé les mortgage lenders à faire de la quantité sans regarder la qualité. Lorsque Fannie Mae et Freddie Mac transformèrent ces crédits en produits financiers via la titrisation, les agences de notations, chargées de noter leur qualité, ont failli et trompé les marchés en mettant les meilleures notes à ces actifs extrêmement toxiques. Il n’y a malheureusement que trois agences de notations sur les marchés financiers, formant un véritable oligopole extrêmement contrôlé par l’Etat. La réalité de cette crise est donc bien plus compliquée que le laissent penser ceux qui crachent sur le libéralisme car il y a eut à la fois trop de liberté - absence de contrôle du crédit immobilier américain et sur certains marchés financiers - et pas assez de concurrence - oligopole des agences de notation, interventionnisme de l’Etat à travers Fannie Mae et Freddie Mac - ce qui rend impossible la désignation d’un seul coupable.

Il est clair que les marchés financiers ont joué un rôle de propagation et d’accélération de la crise à cause de leur position centrale dans l’économie. Leur exubérance irrationnelle s’est occupée du reste, favorisée par le développement poussé des méthodes quantitatives - comme le rappelle Nassim Nicholas Taleb dans un magnifique article très polémique - qui consistent à faire gérer des actifs financiers uniquement par des programmes informatiques. Mais si l’excès de liberté sur certains marchés financier est critiquable, il faut se garder de dénigrer hypocritement les produits financiers dont tout le monde bénéficie en dehors des périodes de crise. Car comme le rappelle Alain Madelin, ces derniers sont devenus toxiques uniquement à cause de ce qu’on a mis au départ dedans : « La crise s'explique aussi par le fait que ces créances hypothécaires toxiques bénéficiant du label de l'Etat ont été à la faveur des innovations financières incorporées dans des produits complexes et disséminés sur une très large échelle. Mais il n'y a rien de plus stupide que de faire porter à ces innovations financières, conçues pour diviser et réduire les risques, la responsabilité de la crise. Il serait tout aussi stupide de condamner les avions au motif qu'ils peuvent contribuer à propager une épidémie ».
Cette crise n’est donc pas celle du libéralisme, elle a été provoquée par le péché originel que sont les subprimes et elle a révélé tout au long de sa chaîne de propagation des lacunes graves résultant par endroits d’excès de libertés mais aussi d’absence de libertés. L’ultralibéralisme a bien sa part de responsabilité même s’il n’est pas le seul fautif. La réalité est plus compliquée qu’il n’y parait puisqu’il s'avère qu'il y a eut à la fois trop de libéralisme et pas assez. Tout dépend d’où on se situe sur la longue chaîne de propagation de la crise. Finalement, c’est bien une crise de la régulation mais pas celle d’une absence de régulation, encore moins celle d’un excès de régulation. Cette crise n'est ni plus ni moins que le résultat d’une mauvaise régulation.
MSB
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vendredi, 14 novembre 2008
Comment Marx et Sartre hantent le PS
Pourquoi diable le PS ne ressemble-t-il a aucun de ses confrères européens ? En Allemagne, le SPD abandonnait en 1959, à Bad Godesberg, toute référence au marxisme et annonçait vouloir dorénavant travailler à développer la « libre concurrence et libre initiative de l'entrepreneur ». En Angleterre, le Labour supprimait symboliquement, en 1994, la Clause IV qui prévoyait la « socialisation des moyens de production ». Au cours de son histoire, le PS a lui aussi souvent revu sa pierre angulaire idéologique qu’est la déclaration de principe. En 1905, il appelait à la nationalisation des moyens de production et au renversement de la bourgeoisie. En 1946, il se définissait comme « un parti essentiellement révolutionnaire » visant à abolir les classes sociales. En 1969, il remplaçait l’expression « lutte des classes » par « l’émancipation des travailleurs » ajoutant que la « véritable démocratie » ne pouvait exister dans le capitalisme. En 1990, il voulait encore mettre « les réformes au service des aspirations révolutionnaires ». La nouvelle déclaration de principes adoptée en juin 2008 supprime enfin les mots « lutte des classes » et « révolution » et le présente comme un parti « réformateur », « européen », « ancré dans le monde du travail » déterminé à servir « l’intérêt général du peuple français ». Pendant trop longtemps les socialistes ont voulu la fin de l’entrepreneur capitaliste et condamné moralement le profit individuel avant de finalement comprendre qu’il fallait produire les richesses avant de les distribuer et que seule l’initiative économique privée permettait d’y parvenir.
Leur nouvelle déclaration de principe opte clairement pour l’économie de marché, mais comment avoir pris un tel retard pour se débarrasser définitivement de ces formulations marxistes révélatrices d’une idéologie poussiéreuse du parti ? Le PS est pourtant conscient des problématiques économiques et sociales modernes puisque depuis la fin de la deuxième guerre mondiale il a été pendant 21 ans aux affaires publiques alors que le Labour l’a été pendant 28 ans et le SPD 20 ans. Ces derniers sont résolument modernes et ne portent plus aucune trace de marxisme dans leurs textes, idées et pratiques. Alors que le SPD a fait passer - avec la droite - l’âge de départ légal à la retraite à 67 ans, le PS s’insurgeait du passage à 40 ans de la durée de cotisation en France. Alors que le socialiste Gordon Brown proposait un plan intelligent et réaliste de sauvetage des banques qui a été repris par tous les européens, le PS s’abstenait lâchement de voter pour ou contre sa copie version française.
Le concept d’interventionnisme libéral de Tony Blair ou celui du libéralisme social de Gerhard Schröder et des pays nordiques témoignent de l’ancrage dans la modernité des autres partis socialistes sans avoir renié leurs convictions historiques. En France, le PS a encore beaucoup de mal avec le libéralisme et quand Bertrand Delanoë se déclare « socialiste et libéral » il est la risée de ses camarades, dans un parti où son premier secrétaire « n’aime pas les riches » ça passe forcément mal. Son programme pour les présidentielles, flou et incohérent pour ne froisser personne au sein du parti, reflétait bien cette incapacité de produire du moderne. L’éditorial de Laurent Joffrin au lendemain du deuxième tour était d’ailleurs lucide sur les raisons de la défaite : « insensibilité aux enjeux nouveaux dans une France transformée par sa propre crise et par la mondialisation, négligence à l'égard du centre, absence de réflexion sur les nouvelles politiques sociales et économiques nécessaires en ce début de siècle, ouverture insuffisante aux innovations de l'altermondialisme dont il fallait prendre le meilleur, suicide par éclatement de la gauche radicale ».
La raison de ce retard idéologique et de ce malaise politique du PS s’explique par le fait qu’il est en réalité idéologiquement assez prisonnier de l’extrême gauche et la réceptivité de son discours auprès des français. En Allemagne, l’expérience du compatriote devenu subitement un voisin communiste a permis d’éradiquer durablement la tentation marxiste. En France certains intellectuels prestigieux et très écoutés se sont mis à louer inlassablement la doctrine marxiste qui les séduisait tant. Ainsi, à son retour d’un voyage en URSS, Jean-Paul Sartre écrit en 1954 dans Libération : « La liberté de critique est totale en URSS et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle ». Simone de Beauvoir déclare en 1963 : « Les camps soviétiques, c’était vraiment des centres de rééducation, une exploitation modérée, un régime libéral, des théâtres, des bibliothèques, des causeries, des relations familières, presque amicales, entre les responsables et les détenus ». Portés par leur prestige, ils ont fini par être durablement cru par beaucoup de français qui ont malheureusement préféré avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Raymond Aron, c’est connu. Comme l’a si bien dit Albert Camus, « Tout idée fausse finit dans le sang, mais il s’agit toujours du sang des autres. C’est ce qui explique que certains de nos philosophes se sentent à l’aise pour dire n’importe quoi ».
Bercée par les discours moralisateurs d’une grande partie de ses intellectuels, la France est facilement tombé dans un anti-américanisme basique facilité par la jalousie qu’elle vouait à l’Amérique de prendre la place de nouvelle puissance mondiale. Le libéralisme, que l’Amérique prônait haut et fort, a forcément fait l’objet d’une réticence grandissante auprès de l’opinion française, même si ses dirigeants n’ont cessé de le pratiquer plus par obligation que par conviction. Quand l’URSS et les mensonges se sont écroulés, l’anti-américanisme s’était trop enraciné pour disparaître, ce qui a fait dire à l’historien Michel Winock qu’il est aujourd’hui « ce qui reste du communisme quand il n’y a plus rien ». Avec lui, la défiance envers le libéralisme s’est perpétuée dans l’opinion. Depuis, ce fameux esprit révolutionnaire français - capable de produire des progrès formidables mais également très têtu pour accepter la nouveauté - ne veut pas entendre parler de libéralisme : trop américain, trop inhumain, pas assez de gauche. Sa mauvaise réputation a longtemps complexé la droite française et a surtout évité à la gauche un renouvellement idéologique, contrairement aux autres partis socialistes européens. Depuis, c’est paradoxalement en France - connue à l’étranger pour son interventionnisme colbertiste - que la peur et la critique du libéralisme est la plus forte. Pourtant, le libéralisme tel que pratiqué par la droite française n’a strictement rien à voir avec celui des conservateurs américains et la réaction du sénateur républicain Jim Bunning est révélatrice quand, au lendemain de la nationalisation de Freddie Mac et Fannie Mae, il a déclaré avoir
eut l’impression de s’être « réveillé en France ». Le clivage politique français est bel et bien globalement à gauche, les récentes discussions interminables sur l’appartenance politique française de Barack Obama le montrent bien.
Le PS, parti de gauche dans un contexte politique orienté à gauche, a longtemps - et le fait parfois encore aujourd’hui - coquiné avec les idées de l’extrême gauche, séduit par l’écho qu’elles trouvaient au sein de la société française. Quand, grâce aux mentalités héritées du passé, les thèmes chers à l’extrême gauche sont relativement populaires et l’anti-américanisme unanime, la tentation est forte de suivre l’humeur de la société. Et le PS a souvent cédé face à cette tentation en s’appuyant sur des alliances avec des partis d’extrême gauche pour gouverner : ce fut le cas de 1981 à 1984 avant d’être rattrapé par la réalité économique, et de nouveau en 1997 avec la gauche plurielle de Lionel Jospin. Pourtant, lorsqu’il est au pouvoir, le PS se conforme sans broncher à l’économie de marché et va même jusqu’à défendre le libéralisme comme en 1986 avec l’Acte Unique Européen. Mais lorsqu’il se retrouve dans l’opposition et surtout en période électorale, il ne peut s’empêcher de reprendre un discours archaïque. Voilà pourquoi, lors du dernier conseil national de l’UMP, Tony Blair à déclaré sans polémique : « Aux États-Unis je serais démocrate, au Royaume-Uni je suis travailliste, en France je serais.... probablement au gouvernement ».
Refondation. C’est le mot à la mode au PS depuis maintenant un an et demi. Sa nouvelle déclaration de principe va dans le bon sens, mais désormais il faut qu’il se débarrasse à la fois des chimères d’extrême gauche qui lui ont trop longtemps collé à la peau et de ceux qui le ramènent toujours plus à gauche. Le départ volontaire de Jean-Luc Mélenchon est à ce titre réjouissant et prometteur. Alors que l’élection d’Obama et la crise financière vont forcément changer la perception
française de l’Amérique et du libéralisme, le temps est venu pour le PS de se conformer à la réalité et d’adapter enfin son discours à la modernité, c’est-à-dire oublier le marxisme. Car même si les nationalisations sont à la mode, les théories marxistes ne sont pas réhabilités pour autant : les nationalisations sont provisoires alors que Karl Marx les veut infinies dans l’espace et dans le temps, et cette crise n’est pas celle du capitalisme ou du libéralisme elle est uniquement celle de l’ultralibéralisme appliqué au domaine de la finance. Rien d’autre.
MSB
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mardi, 07 octobre 2008
Le capitalisme n'est pas en crise !
Plus le capitalisme est triomphant plus il est détesté. Si l’auteur de cette affirmation m’échappe, sa pertinence n’en demeure pas moins vraie. A la moindre turbulence économique, si importante soit elle, le capitalisme en prend pour son grade. Aujourd’hui il est devenu le bouc émissaire de toutes les unes de journaux essayant de faire croire aux français que le capitalisme est devenu fou et qu’il faut l’enterrer. Gardons-nous pourtant de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces critiques révèlent en vérité des croyances bien françaises. Par exemple, la perception que la plupart des français ont du capital est terrifiante. Des « économistes » (autoproclamés) de trottoir m’ont récemment interpellé dans la rue, où ils exposaient leurs idées, en me jetant à la figure un chiffre très troublant : « 98% du capital ne revient pas dans la poche des salariés, c’est du capital fictif ». Et les passants, croyant à ce discours simpliste, de répondre « dans les boites, c’est le capital qui prend tout et il ne reste plus rien pour nous » ou « dire qu’ils mettent des milliards pour sauver le capital alors que des gens ont du mal à boucler leur fin de mois ».
Cette méfiance, voire haine, envers tout ce qui touche au capital est surtout le fruit de l’ignorance : non seulement ils ne savent pas à quoi il sert mais en plus ils ne savent pas ce que c’est. Dans l’imaginaire populaire, le capital serait de l’argent arraché au travail et mis en circulation dans une bulle déconnectée de la réalité qui ne profiterait qu’aux plus riches. Cette perception grossière est l’héritage d’intellectuels renommés proches du marxisme et qui n’ont cessé - durant la guerre froide - de faire croire aux français, très sensibles à l’égalité, que les riches ne méritaient pas leur argent et que la conception stalinienne de la répartition était plus juste. Malheureusement, ces Aragon, Gide, Sartre et autres ont emporté avec eux dans leurs tombes les excuses de ces mensonges politiques pourtant démentis par les faits historiques. Le train de vie du monde de la finance et les salaires honteux de certains grands patrons ont permis à des démagogues de réveiller ces vieilles chimères sur les plateaux télévisés, surtout en l’absence de toute contradiction.
Pourtant, le capital - dont la finance n’est que l’outil de gestion - permet un transfert formidable des capacités de financement vers les besoins de financement d'aujourd'hui et de demain. L’épargne des français est ainsi omniprésente sur les marchés financiers par les retraites par répartition – le fonds de réserve pour les retraites gère ainsi près de 31 milliards d’euros -, les retraites par capitalisation, les Plan d’Epargne en Actions, le livret A, les OPCVM, les contrats assurance-vie, etc. Et tous les acteurs économiques tirent profit de cette épargne mise à disposition: les entreprises qui ont besoin de prêts, les ménages qui veulent préparer l’avenir, ou encore l'Etat qui peut investir plus que ses recettes lui permettent. Au niveau mondial, c’est un vecteur de développement qui permet de transférer l’épargne du Nord vers les pays du Sud en quête de fonds pour soutenir leurs économies naissantes. Au total, ce sont 12,5 millions de français qui possèdent un contrat assurance vie, 2,2 millions qui possèdent des revenus locatifs, 11 millions qui détiennent valeurs mobilières. Quelle étrangeté de voir un peuple si épargnant cracher sur son propre capital. D’ailleurs le débat autour du financement du RSA est symbolique de la tension qui règne entre réalité et croyances: ceux qui fustigent le capital furent les premiers indignés de le voir taxé car cela revenait à faire payer les classes moyennes ! Ils ont paradoxalement fournit la preuve irréfutable que le capital est tout sauf fictif ! Il revient, tôt ou tard, au travers des ménages, des banques, ou des entreprises dans l’économie dite « réelle ». Le capital est dans nos poches et sur nos comptes aujourd'hui et demain, il assure nos retraites et notre revenu. Malheureusement il n’est pas aussi visible que le salaire qui tombe toutes les fins de mois car son circuit économique est plus long, moins intuitif, moins visible, mais ses retombées n’en sont pas moins vitales pour l’économie. On le voit d’ailleurs bien aujourd’hui : lorsque la sphère financière va mal c’est toute l’économie qui flanche. Pourtant cette relation de cause à effet amène certains à aller plus loin et demander la mort du capitalisme en l’accusant de tous les maux, alors que son innocence doit être clamée haut et fort.
Car dans cette crise le capitalisme n’y est strictement pour rien. Ceux qui tapent sur le « capitalisme financier » en sont la preuve. Rajouter au terme « capitalisme » l’adjectif « financier » prouve bien que ce n’est pas l’essence du capitalisme qui est le problème mais son utilisation. Car il y une différence FONDAMENTALE entre le capitalisme, qui est un système de fonctionnement économique, et (par exemple) le libéralisme qui n’est pas un système mais un mode de fonctionnement et de régulation, le système capitaliste pouvant être plus ou moins libéral. Le capitalisme est ni plus ni moins qu’un système, reposant sur des principes fondamentaux comme la propriété privée, la liberté économique, le progrès ou encore la division du travail. Pour certains économistes comme Fernand Braudel, il est même inhérent à n’importe quelle forme économique : en tant que troisième niveau de toute économie, après la « vie matérielle » et le « marché », il prend plus ou moins de place au fil de l’Histoire. Il est d’ailleurs complètement absurde de tirer un trait général du capitalisme tant il varie considérablement selon ses modes de fonctionnement comme l’a très bien montré Michel Albert dans Capitalisme contre Capitalisme.

Mais le capitalisme est non seulement un cadre économique, il est aussi espace moral et social qui permet à l’homme de s’épanouir. Dans La Route de la Servitude, Friedrich von Hayek a formidablement démontré que l’alternative au capitalisme est difficilement concevable tant ce dernier s’adapte mieux que quiconque à la nature de l’homme, à la différence des autres systèmes que l’Histoire nous a donné et repris. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, écrit que le choix du capitalisme rend possible la place de la liberté et donc de la démocratie dans nos sociétés. Les idées de Joseph Alois Schumpeter, si pessimistes soient-elles sur son avenir, érigent le capitalisme en vecteur du progrès de la civilisation humaine. N’oublions donc pas les énormes atouts du capitalisme qui dépassent largement l’économique. Quand une recette culinaire ne donne pas satisfaction on revoit la composition des ingrédients ou le temps de cuisson, mais on ne change pas de four. Quand l’économie va mal, arrêtons donc de nous ruer sur une critique facile du capitalisme. En revanche cela ne nous empêche pas de critiquer son utilisation. Cette crise montre que les marchés financiers doivent être surveillés de très près parce que leur rôle est justement primordial pour l’économie dite « réelle ». Les abus doivent être sanctionnés et les marchés financiers devront désormais évoluer dans des cadres de liberté surveillés par des gendarmes vigilants et postés aux bons endroits.
N’en déplaise à certains, l’économie est une science. Durant des siècles, une multitude d’économistes a écrit des bibliothèques. Si certaines de leurs idées se sont révélées fausses, d’autres sont toujours vraies et permettent de comprendre les événements que nous vivons. D’ailleurs cette crise n’est pas celle de la science économique puisque son déroulement a été prévu, parfois à la virgule, par des économistes tel Nouriel Roubini, Paul Krugman, Hyman Minsky ou encore Jacques Attali. On ne les entendait simplement pas dans les médias et dans les sphères de décisions politiques. Les généralisations et les concentrations médiatiques sur des sujets économiques spécifiques ne font que renforcer le contraste entre l’économie immédiate, celle qui est visible et constamment mise en lumière, et les circuits économiques plus longs délaissés dans le no man’s land de l’information. La perception de l'économie de la majorité des français qui en découle est trop égocentrique alors que le système économique qui nous entoure est devenu très complexe. Les flux continus d’information qu’il nous transmet sont énormes alors que les individus ne peuvent qu'en traiter une toute petite partie généralement au travers d’intermédiaires médiatiques qui ont déjà fait leur tri. Cette récolte d'information aléatoire mélangée à une économie qui se complexifie ouvre un boulevard aux prises d'otage d'opinion, simplifications massives, et propagations d’idées simples mais fausses. Face à des consciences de plus en plus individualisées, cultivant leur ego comme jamais auparavant, la vérité économique n’est plus qu’un rêve.
Cela fait naître un danger au sein des sociétés modernes, celui de la volonté d’un retour vers des utopies oubliées, accélérée par la nostalgie du passé et l’habitude de la prospérité qui a fait oublier les drames économiques qu’ont provoqué les tentatives d’éloignement du capitalisme. Vouloir tuer un système économique innocent en faisant croire qu’il est responsable de tous les défauts que porte la terre est très dangereux, surtout quand ceux qui demandent sa mort explosent dans les sondages et vont même jusqu’à créer un parti entièrement dédié a sa destruction avec le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).
MSB
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lundi, 15 septembre 2008
LA crise financière
Le « n’ayez pas peur » papal ne s’applique pas au monde de la finance qui vit un véritable déluge. Plus d’un an après la crise des subprimes le pire reste à venir. Personne n'a voulu reprendre Lehman Brothers malgré les risques immenses que sa faillite fait désormais peser sur Wall Street. Sa situation illustre d’ailleurs formidablement la théorie des jeux : soit les potentiels sauveteurs privés se mettaient d'accord pour la reprendre et éviter a posteriori leur propre faillite, soit chacun refusait de donner son aide et repartait dans son coin en attendant que la tempête passe en croisant les doigts. Malgré l'intervention des pouvoirs publics pour faire aboutir la première option, la moins pire, c'est la deuxième qui a malheureusement primé.
Et faute de reprise par le privé, l'Etat se devait de ne pas reprendre Lehman Brothers. En effet, ses interventions passées n’ont fait que favoriser le retour du risque moral, c’est-à-dire une situation dans laquelle une personne prend un risque tandis que quelqu’un d’autre en supporte le coût quand les choses tournent mal. Aujourd’hui, une multitude d'investisseurs a pris des risques excessifs sur les marchés financiers et, les choses ayant mal tourné, c’était jusqu’a présent le gouvernement américain – et donc le contribuable - qui était venu à leur rescousse les renflouer. C'est le principe du face je gagne, pile vous perdez, autrement dit d'un capitalisme financier où les profits sont privatisés et les pertes socialisées. Il fallait donc impérativement que les autorités américaines cessent de garantir la prise de risque trop élevée et fixent enfin la juste limite du risque moral. Lehman Brothers a pris trop de risques, elle seule doit en payer les conséquences. De toutes facons l’Etat est pris au piège. Ou bien il aide tous les nécessiteux en dépensant sans compter l’argent public - cautionnant ainsi le risque moral et donc garantissant des crises similaires dans le futur - et faisant payer les contribuables. Ou bien il laisse le marché se purger tout seul sans intervenir, au risque de voir tout le secteur bancaire s'écrouler. Face à un tel dilemme, le Trésor américain et la FED ont choisi de jouer coup-ci coup-ca, sauvant Bear Stearns mais laissant tomber Lehman Brothers.
Mais quand bien même l’Etat a bien fait de ne pas sauver Lehman Brothers, sa chute va faire très mal. Car les banques sont financièrement très interdépendantes, elles se prêtent et s'échangent des titres quotidiennement et sont mutuellement engagées sur le long terme. Quand l’une d’entre elles ne peut plus tenir ses engagements tout le secteur est touché. Et c’est le gros problème actuel des contreparties des transactions de marché dans lesquelles Lehman Brothers est engagée vis-à-vis de la plupart des grandes institutions financières. Le pire est donc peut-être à venir. Merill Lynch est déjà allée rapidement s'abriter derrière Bank of America. Washington Mutual, la plus grande caisse d'épargne américaine, ne va probablement pas survivre. L'assureur AIG est allé frapper à la porte de la FED pour mendier de la liquidité. Et la contagion pourrait bien toucher l’Europe dont le système bancaire dépend beaucoup de Wall Street. A titre d’exemple, la banque franco-belge Dexia est exposée à hauteur de 2,2 milliards d’euros à un risque de défaillance de Lehman, et AXA détient 10% du capital de la banque américaine. Selon Nouriel Roubini, Morgan Stanley et Goldman Sachs pourraient même venir s’ajouter à la liste des faillites! A moins que, seul échappatoire possible, elles se mettent à faire équipe. Désormais la devise à Wall Street est : fusionnez ou mourrez!
Cette crise permet en tout cas de révéler beaucoup de choses. Comme l’a montré John Kenneth Galbraith, elle a fait voler en éclat le paradigme du « nouveau consensus monetaire » défendu par Ben Bernanke et qui prône la prévention des crises par les seuls taux d’intérêt. Cela ne suffit pas et explique la résurgence des théories de John Maynard Keynes et surtout d'Hyman Minsky sur le rôle des banques et l’absolue necessité d’encadrer l’euphorie déstabilisatrice qui s’empare des marchés financiers en période de stabilité économique. Il faut surtout arrêter de faire une différence de traitement entre les banques et ce que Paul Krugman appelle le « système bancaire de l’ombre », les agents financiers - hedge fonds, details brokers, fonds de private equity - qui imitent les banques mais n’en subissent pas la même régulation. Cette crise a également montré que le libéralisme est un masque que ses plus grands défenseurs font tomber à la première occasion. L’Angleterre s’est ainsi empressée de nationaliser Northern Rock, les Etats-Unis ont activement financé la reprise de Bear Stearns par JP Morgan et ont dernièrement - au travers de Freddie Mac et Fannie Mae - effectué la plus grande nationalisation de l’Histoire. Arrêtons donc de croire, ou faire semblant de croire, en l’efficience des marchés et osons enfin parler de leur régulation. Cette crise nous en fournit enfin l’occasion, saisissons-la.
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