dimanche, 13 septembre 2009

La dette dans tous ses états

dette publique.pngComment ne pas s’effrayer face à la situation de la dette publique ? Certes, la crise actuelle demande des politiques extraordinaires, dites contra-cycliques, provoquant des déficits publics et entraînant irrémédiablement une augmentation de la dette publique. De telles mesures sont justifiées si elles sont temporaires. Malheureusement, les chiffres (cliquez graphique ci-contre) permettent de constater que ce genre de politique a été mené à répétition depuis les années 70, avec des déficits publics continus, tirant l’endettement à des niveaux historiques alors même qu’il était encore insignifiant il y a encore 30 ans. Si tout a été dit sur les méfaits et les bienfaits de l’endettement public, les raisons de sa croissance - forte et continue - depuis les années 70 sont méconnues. Quelle mouche a donc piqué les gouvernements pour s’endetter aussi massivement et successivement jusqu'à en arriver à une telle situation ?

Au temps des Trente Glorieuses françaises et du Wirtschaftswunder allemand, où la croissance était forte et le chômage quasi inexistant, c’est la productivité qui permettait de tirer la machine économique. Elle augmentait considérablement d’année en année mais surtout à un rythme plus élevé que les salaires. Dans un cercle vertueux inégalé, les salariés mettaient plus d’énergie dans leur travail qu’ils recevaient de salaire en retour. Ces derniers augmentaient modérément, permettant à l’appareil productif de se doper à coups d’investissement. Toute la société était au travail et acceptait de faire des sacrifices dans le présent pour construire un meilleur futur.

mai-68-2.jpgEt puis ce cercle vertueux s’inversa. Les gains de productivité furent de plus en plus faibles mais les revendications salariales demeuraient les mêmes voire plus. Et le choc pétrolier opéra comme un coup de massue sur le bilan des entreprises. Mais il y a surtout eu un changement de mentalité : le rapport au temps s’est modifié et le futur est devenu plus incertain que jamais. La crise économique et Mai 68 - avec son mot d’ordre « jouir de tout, tout de suite » - ont joué un grand rôle dans ce renversement de tendance. Fini le présent qui n’a de sens que pour construire le futur, place au carpe diem tout-puissant.

Désormais c’est donc la consommation qui prévaut sur tout, afin de profiter immédiatement des fruits du travail, le futur étant désormais perçu comme une menace. L’économie, auparavant tirée par la productivité, s’en remet désormais à la consommation et son avatar, la dictature du pouvoir d’achat. Tout se passe comme Daniel Bell l’a décrit dans son livre Les Contradictions Culturelles du Capitalisme quand il explique que le capitalisme possède une fâcheuse tendance à faire cohabiter des valeurs motrices tels l’individualisme et l’hédonisme en totale contradiction avec ses impératifs économiques que sont l’efficacité et la discipline professionnelle et surtout avec l’impératif politique absolu qu’est l’égalité, en France plus que nulle part. Ralf Dahrendorf voit dans cette évolution le passage d’un capitalisme de l’épargne à un capitalisme de l’emprunt. Alors qu’auparavant le présent était hypothéqué pour un meilleur futur, c’est aujourd’hui le futur qui est hypothéqué pour un meilleur présent.

Et c’est ainsi que le vouloir a dépassé le pouvoir. Car la consommation fait, selon Dahrendorf, régner l’économie du « comme si ». En effet, dans cette nouvelle société du carpe diem, on consomme au-delà de ce que l’on possède grâce aux nouveaux produits - crédits à la consommation, paiements par mensualités, paiements retardés etc. - que banques et grands magasins se sont empressés d’offrir à leurs clients trop crédules pour refuser une telle manne. Le vrai problème n’est pas l’endettement, encore moins l’emprunt. Le vrai problème c’est l’excès. L’endettement privé n’est pas forcément mauvais en soi car il est personnel, palpable et ses conséquences se font ressentir assez rapidement sur le compte en banque des débiteurs : l’excès en est relativement limité. Et puis, après tout il relève de la décision de chacun de gérer ses finances dans le temps comme bon lui semble. Mais il en est tout autre pour l’endettement public. Ce dernier est tellement impersonnel - concernant tout le monde il ne concerne plus personne - et illusoirement intemporel - le gouvernement (et la génération) qui emprunte ne sera pas le même que celui (et celle) qui rembourse - qu’il est devenu l’outil privilégié des politiques.

Pris dans cette tendance de surexploitation du futur et soucieux de ne pas brider la consommation et le pouvoir d’achat, les gouvernements successifs ont eu massivement recours à l’endettement. Bien loin des politiques de stop and go préconisées par John Maynard Keynes, les gouvernements ont géré depuis 30 ans les deniers de l’état comme face à une crise permanente alors qu’il n’en était rien. Et c’est aujourd’hui, alors que l’endettement est justifié, que l’on se demande pourquoi diable il est tellement élevé alors que les conditions économiques ne le justifiaient a priori pas. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, explique très bien cette tentation inhérente à la chose publique de friedman.jpgdépenser toujours plus : « la vitesse à laquelle les nouvelles dépenses sont votées n’est nullement la même lorsqu’il s’agit de les ralentir ou d’y mettre terme quand la récession est finie et la croissance reprend. Au contraire, on argumente qu’une période de croissance saine ne doit pas être mis en danger pas des coupures budgétaires ». C’est ainsi que Keynes a été usurpé : lui qui préconisait des déficits temporaires et - il faut le rappeler - des prélèvements obligatoires inférieurs à 25% du revenu national est devenu un prétexte fourre-tout pour augmenter continuellement les dépenses publiques.

Certes il y a du bon dans la dette lorsqu’elle sert l’investissement et donc les futures générations. Mais en France le diable se cache dans les détails car les déficits publics à répétition servent principalement à financer des dépenses courantes et non d’investissement. Pour 2009, le budget de l’Etat ne prévoit pas moins de 44 milliards d’euros pour payer les lourds intérêts de la dette - c’est le premier poste budgétaire de l’Etat ! - et rembourser une minuscule partie d’emprunts passés.

Comment combattre cette situation ? Certains chantiers lancés par Nicolas Sarkozy vont dans le bon sens : Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP), modernisation de l’état, réduction du nombre de fonctionnaires etc. Malheureusement, la récente annonce d’un grand emprunt national met à mal ces efforts et témoigne de la culture de l’endettement qui prévaut en France. Nous vivons au-dessus de nos moyens, il ne faut donc pas hésiter à couper courageusement certaines dépenses, rembourser petit-à-petit nos dettes, cesser d'emprunter à tout va, reculer drastiquement de l’âge de la retraite, supprimer les privilèges dans le public et surtout organiser un Grenelle de la fiscalité pour enfin remettre à plat et rendre plus équitable notre système fiscal, véritable casse-tête n’obéissant qu’a lui-même et construit sans cohérence au fil des gouvernements. Malheureusement de telles mesures sont loin d’être électoralement rentables.

debt.jpgIl n’y a pas de fatalité, tout est question de responsabilité, de courage et d’honnêteté. Trois valeurs malheureusement rares en politique. Le Canada a bien réussi à diviser par deux sa dette publique en dix ans par des sacrifices considérables mais payants. C’est aussi une question de solidarité, une valeur passée de mode avec la crise où chacun défend son petit intérêt personnel et rejette la faute sur son voisin. Nous sommes déjà sponsorisés par les futures générations sans même leur avoir demandé leur avis. Et si rien ne change elles feront de même jusqu'à ce qu’une génération, asphyxiée par les impôts, refuse à raison de payer l’impayable. C’est donc avant tout le rapport au temps qu’il faut changer et la politique doit, pour une fois, montrer l’exemple en cessant d’hypothéquer le futur car ce n’est pas en le chargeant de dettes que nous réussirons à lui redonner de l’attrait. Mirabeau précisait que l’Etat ne pouvait être en faillite car il possède un « horizon infini ». Il a raison, l’horizon de l’Etat est infini, mais la patience de ses citoyens ne l’est pas.

mercredi, 10 décembre 2008

Le libéralisme est-il coupable?

Comme l’a déjà montré l’article « le capitalisme n’est pas en crise » de ce blog, le capitalisme est innocent dans la crise économique actuelle et les critiques formulées à son égard semblent s’être estompées. Désormais, la crise est présentée comme la conséquence du libéralisme économique. La cause ne serait donc plus le système capitaliste mais son mode de fonctionnement libéral?

 

liberté.jpgPour designer le bon coupable encore faut-il bien connaître le suspect désigné. Friedrich von Hayek, libéral parmi les libéraux, s’est toujours efforcé de définir l’essence idéologique du libéralisme dans ses livres. Dans La Route de la Servitude il écrit : « il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toute. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées, et recourir le moins possible à la coercition ». Le libéralisme peut donc se résumer en un principe simple : utiliser le plus possible la liberté et le moins possible tout ce qui viendrait la contraindre. Il se place ainsi dans la lignée directe des Lumières et de la doctrine individualiste d’Erasme et de Montaigne. Et son succès s’explique par sa force principale qu’est son pragmatisme : le libéralisme est tout sauf dogmatique, il sait s’adapter aux spécificités culturelles et historiques des nations et peut facilement varier d’un pays à l’autre dans son application. Mais il n’est pas naïf, il sait aussi que la liberté comporte en elle-même les germes de sa propre destruction quand aucune limite ne lui est imposée. La devise du « laisser-faire » qui le caractérise - résumé caricatural de la « main invisible » d’Adam Smith - n’a jamais voulu dire « laisser Smith.jpgtout faire ». Ainsi, Hayek poursuit :« Le libéralisme est basé sur la conviction que la concurrence est le meilleur moyen de guider les efforts individuels. Il ne nie pas, mais souligne au contraire que pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire ; il admet que les lois passées et présentes ont de graves défauts. Il ne nie pas non plus que partout où il est impossible de rendre la concurrence efficace, il nous faut recourir à d’autres méthodes pour guider l’activité économique ».

 

La régulation est donc plus qu’inhérente au libéralisme, elle en est une condition sine qua non et même les services publics ne lui sont pas incompatibles : « la préservation de la concurrence n’est pas davantage incompatible avec un vaste système de services sociaux ». Mais si le libéralisme tire dans sa flexibilité idéologique sa force, elle peut aussi se retourner contre lui quand certains en profitent pour le pervertir en oubliant son impératif de régulation. C’est ainsi qu’est né l’ultralibéralisme, tel un enfant illégitime qui ne connaît ni les règles ni la contrainte. Il a par exemple été appliqué à certains marchés financiers – comme celui des CDS ou les marchés OTC - par les conservateurs américains dans le but d’atteindre une illusoire allocation optimale et naturelle des capitaux. Les abus et l’excès de liberté les ont transformé en véritable Cour des Miracles. Malgré tout, ils n’ont été que des propagateurs de la crise, en aucun cas sa cause.

 

BillClintonPresident_.jpgA la racine de cette crise il y a avant tout les crédits subprimes, ces fameux prêts contractés par des américains très peu solvables en l’échange d’intérêts très élevés à la mesure du risque. Ce n’est pas le marché qui les a créé mais bien la volonté politique de l’administration Clinton visant à faire de chaque américain un propriétaire quel que soient ses revenus. Pour s’assurer de leur succès, l’Etat à chargé deux de ses agences, Fannie Mae et Freddie Mac, de soutenir le marché des crédits immobiliers en rachetant massivement ces crédits risqués aux mortgage lenders, les petits établissements privés qui les proposaient aux ménages et qui depuis tombent comme des mouches. La pression exercée par les deux agences a provoqué un énorme appel d’air qui a poussé les mortgage lenders à faire de la quantité sans regarder la qualité. Lorsque Fannie Mae et Freddie Mac transformèrent ces crédits en produits financiers via la titrisation, les agences de notations, chargées de noter leur qualité, ont failli et trompé les marchés en mettant les meilleures notes à ces actifs extrêmement toxiques. Il n’y a malheureusement que trois agences de notations sur les marchés financiers, formant un véritable oligopole extrêmement contrôlé par l’Etat. La réalité de cette crise est donc bien plus compliquée que le laissent penser ceux qui crachent sur le libéralisme car il y a eut à la fois trop de liberté - absence de contrôle du crédit immobilier américain et sur certains marchés financiers - et pas assez de concurrence - oligopole des agences de notation, interventionnisme de l’Etat à travers Fannie Mae et Freddie Mac - ce qui rend impossible la désignation d’un seul coupable.

 taleb.jpg

Il est clair que les marchés financiers ont joué un rôle de propagation et d’accélération de la crise à cause de leur position centrale dans l’économie. Leur exubérance irrationnelle s’est occupée du reste, favorisée par le développement poussé des méthodes quantitatives - comme le rappelle Nassim Nicholas Taleb dans un magnifique article très polémique - qui consistent à faire gérer des actifs financiers uniquement par des programmes informatiques. Mais si l’excès de liberté sur certains marchés financier est critiquable, il faut se garder de dénigrer hypocritement les produits financiers dont tout le monde bénéficie en dehors des périodes de crise. Car comme le rappelle Alain Madelin, ces derniers sont devenus toxiques uniquement à cause de ce qu’on a mis au départ dedans : « La crise s'explique aussi par le fait que ces créances hypothécaires toxiques bénéficiant du label de l'Etat ont été à la faveur des innovations financières incorporées dans des produits complexes et disséminés sur une très large échelle. Mais il n'y a rien de plus stupide que de faire porter à ces innovations financières, conçues pour diviser et réduire les risques, la responsabilité de la crise. Il serait tout aussi stupide de condamner les avions au motif qu'ils peuvent contribuer à propager une épidémie ».

 

Cette crise n’est donc pas celle du libéralisme, elle a été provoquée par le péché originel que sont les subprimes et elle a révélé tout au long de sa chaîne de propagation des lacunes graves résultant par endroits d’excès de libertés mais aussi d’absence de libertés. L’ultralibéralisme a bien sa part de responsabilité même s’il n’est pas le seul fautif. La réalité est plus compliquée qu’il n’y parait puisqu’il s'avère qu'il y a eut à la fois trop de libéralisme et pas assez. Tout dépend d’où on se situe sur la longue chaîne de propagation de la crise. Finalement, c’est bien une crise de la régulation mais pas celle d’une absence de régulation, encore moins celle d’un excès de régulation. Cette crise n'est ni plus ni moins que le résultat d’une mauvaise régulation.

 

MSB

mardi, 07 octobre 2008

Le capitalisme n'est pas en crise !

Plus le capitalisme est triomphant plus il est détesté. Si l’auteur de cette affirmation m’échappe, sa pertinence n’en demeure pas moins vraie. A la moindre turbulence économique, si importante soit elle, le capitalisme en prend pour son grade. Aujourd’hui il est devenu le bouc émissaire de toutes les unes de journaux essayant de faire croire aux français que le capitalisme est devenu fou et qu’il faut l’enterrer. Gardons-nous pourtant de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces critiques révèlent en vérité des croyances bien françaises. Par exemple, la perception que la plupart des français ont du capital est terrifiante. Des « économistes » (autoproclamés) de trottoir m’ont récemment interpellé dans la rue, où ils exposaient leurs idées, en me jetant à la figure un chiffre très troublant : « 98% du capital ne revient pas dans la poche des salariés, c’est du capital fictif ». Et les passants, croyant à ce discours simpliste, de répondre « dans les boites, c’est le capital qui prend tout et il ne reste plus rien pour nous » ou « dire qu’ils mettent des milliards pour sauver le capital alors que des gens ont du mal à boucler leur fin de mois ».

 

Cette méfiance, voire haine, envers tout ce qui touche au capital est surtout le fruit de l’ignorance : non seulement ils ne savent pas à quoi il sert mais en plus ils ne savent pas ce que c’est. Dans l’imaginaire populaire, le capital serait de l’argent arraché au travail et mis en circulation dans une bulle déconnectée de la réalité qui ne profiterait qu’aux plus riches. Cette perception grossière est l’héritage d’intellectuels renommés proches du marxisme et qui n’ont cessé - durant la guerre froide - de faire croire aux français, très sensibles à l’égalité, que les riches ne méritaient pas leur argent et que la conception stalinienne de la répartition était plus juste. Malheureusement, ces Aragon, Gide, Sartre et autres ont emporté avec eux dans leurs tombes les excuses de ces mensonges politiques pourtant démentis par les faits historiques. Le train de vie du monde de la finance et les salaires honteux de certains grands patrons ont permis à des démagogues de réveiller ces vieilles chimères sur les plateaux télévisés, surtout en l’absence de toute contradiction.

 

bourse.jpgPourtant, le capital - dont la finance n’est que l’outil de gestion - permet un transfert formidable des capacités de financement vers les besoins de financement d'aujourd'hui et de demain. L’épargne des français est ainsi omniprésente sur les marchés financiers par les retraites par répartition – le fonds de réserve pour les retraites gère ainsi près de 31 milliards d’euros -, les retraites par capitalisation, les Plan d’Epargne en Actions, le livret A, les OPCVM, les contrats assurance-vie, etc. Et tous les acteurs économiques tirent profit de cette épargne mise à disposition: les entreprises qui ont besoin de prêts, les ménages qui veulent préparer l’avenir, ou encore l'Etat qui peut investir plus que ses recettes lui permettent. Au niveau mondial, c’est un vecteur de développement qui permet de transférer l’épargne du Nord vers les pays du Sud en quête de fonds pour soutenir leurs économies naissantes. Au total, ce sont 12,5 millions de français qui possèdent un contrat assurance vie, 2,2 millions qui possèdent des revenus locatifs, 11 millions qui détiennent valeurs mobilières. Quelle étrangeté de voir un peuple si épargnant cracher sur son propre capital. D’ailleurs le débat autour du financement du RSA est symbolique de la tension qui règne entre réalité et croyances: ceux qui fustigent le capital furent les premiers indignés de le voir taxé car cela revenait à faire payer les classes moyennes ! Ils ont paradoxalement fournit la preuve irréfutable que le capital est tout sauf fictif ! Il revient, tôt ou tard, au travers des ménages, des banques, ou des entreprises dans l’économie dite « réelle ». Le capital est dans nos poches et sur nos comptes aujourd'hui et demain, il assure nos retraites et notre revenu. Malheureusement il n’est pas aussi visible que le salaire qui tombe toutes les fins de mois car son circuit économique est plus long, moins intuitif, moins visible, mais ses retombées n’en sont pas moins vitales pour l’économie. On le voit d’ailleurs bien aujourd’hui : lorsque la sphère financière va mal c’est toute l’économie qui flanche. Pourtant cette relation de cause à effet amène certains à aller plus loin et demander la mort du capitalisme en l’accusant de tous les maux, alors que son innocence doit être clamée haut et fort.

 

Car dans cette crise le capitalisme n’y est strictement pour rien. Ceux qui tapent sur le « capitalisme financier » en sont la preuve. Rajouter au terme « capitalisme » l’adjectif « financier » prouve bien que ce n’est pas l’essence du capitalisme qui est le problème mais son utilisation. Car il y une différence FONDAMENTALE entre le capitalisme, qui est un système de fonctionnement économique, et (par exemple) le libéralisme qui n’est pas un système mais un mode de fonctionnement et de régulation, le système capitaliste pouvant être plus ou moins libéral. Le capitalisme est ni plus ni moins qu’un système, reposant sur des principes fondamentaux comme la propriété privée, la liberté économique, le progrès ou encore la division du travail. Pour certains économistes comme Fernand Braudel, il est même inhérent à n’importe quelle forme économique : en tant que troisième niveau de toute économie, après la « vie matérielle » et le « marché », il prend plus ou moins de place au fil de l’Histoire. Il est d’ailleurs complètement absurde de tirer un trait général du capitalisme tant il varie considérablement selon ses modes de fonctionnement comme l’a très bien montré Michel Albert dans Capitalisme contre Capitalisme.

 hayek.jpg

Mais le capitalisme est non seulement un cadre économique, il est aussi espace moral et social qui permet à l’homme de s’épanouir. Dans La Route de la Servitude, Friedrich von Hayek a formidablement démontré que l’alternative au capitalisme est difficilement concevable tant ce dernier s’adapte mieux que quiconque à la nature de l’homme, à la différence des autres systèmes que l’Histoire nous a donné et repris. Milton Friedman, dans Capitalisme et Liberté, écrit que le choix du capitalisme rend possible la place de la liberté et donc de la démocratie dans nos sociétés. Les idées de Joseph Alois Schumpeter, si pessimistes soient-elles sur son avenir, érigent le capitalisme en vecteur du progrès de la civilisation humaine. N’oublions donc pas les énormes atouts du capitalisme qui dépassent largement l’économique. Quand une recette culinaire ne donne pas satisfaction on revoit la composition des ingrédients ou le temps de cuisson, mais on ne change pas de four. Quand l’économie va mal, arrêtons donc de nous ruer sur une critique facile du capitalisme. En revanche cela ne nous empêche pas de critiquer son utilisation. Cette crise montre que les marchés financiers doivent être surveillés de très près parce que leur rôle est justement primordial pour l’économie dite « réelle ». Les abus doivent être sanctionnés et les marchés financiers devront désormais évoluer dans des cadres de liberté surveillés par des gendarmes vigilants et postés aux bons endroits.

 

N’en déplaise à certains, l’économie est une science. Durant des siècles, une multitude d’économistes a écrit des bibliothèques. Si certaines de leurs idées se sont révélées fausses, d’autres sont toujours vraies et permettent de comprendre les événements que nous vivons. D’ailleurs cette crise n’est pas celle de la science économique puisque son déroulement a été prévu, parfois à la virgule, par des économistes tel Nouriel Roubini, Paul Krugman, Hyman Minsky ou encore Jacques Attali. On ne les entendait simplement pas dans les médias et dans les sphères de décisions politiques. Les généralisations et les concentrations médiatiques sur des sujets économiques spécifiques ne font que renforcer le contraste entre l’économie immédiate, celle qui est visible et constamment mise en lumière, et les circuits économiques plus longs délaissés dans le no man’s land de l’information. La perception de l'économie de la majorité des français qui en découle est trop égocentrique alors que le système économique qui nous entoure est devenu très complexe. Les flux continus d’information qu’il nous transmet sont énormes alors que les individus ne peuvent qu'en traiter une toute petite partie généralement au travers d’intermédiaires médiatiques qui ont déjà fait leur tri. Cette récolte d'information aléatoire mélangée à une économie qui se complexifie ouvre un boulevard aux prises d'otage d'opinion, simplifications massives, et propagations d’idées simples mais fausses. Face à des consciences de plus en plus individualisées, cultivant leur ego comme jamais auparavant, la vérité économique n’est plus qu’un rêve.

 

NPA.jpgCela fait naître un danger au sein des sociétés modernes, celui de la volonté d’un retour vers des utopies oubliées, accélérée par la nostalgie du passé et l’habitude de la prospérité qui a fait oublier les drames économiques qu’ont provoqué les tentatives d’éloignement du capitalisme. Vouloir tuer un système économique innocent en faisant croire qu’il est responsable de tous les défauts que porte la terre est très dangereux, surtout quand ceux qui demandent sa mort explosent dans les sondages et vont même jusqu’à créer un parti entièrement dédié a sa destruction avec le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA).

 

MSB

mercredi, 10 septembre 2008

Le salaire du patron

 

Le salaire des (grands) patrons fait toujours couler beaucoup d’encre et de salive. Il y en a beaucoup qui méritent ce qu’il touchent, mais il y en a - peu - qui partent avec des comptes personnels remplis  malgré des bilans catastrophiques. C’est pourtant cette minorité qui pose problème, et - à force d’acharnement médiatique sur ces cas extrêmes - on a réussi à faire croire que les grands patrons sont tous des voleurs. Cela n’a fait que noircir l’image déjà bien entamée du capitalisme et des grands groupes dans un pays qui voue une méfiance extraordinaire envers tout ce qui est riche. Au début du 20ème siècle, le banquier JP Morgan écrivait que le salaire d’unJPMorgan.jpg patron ne devait pas être supérieur à 20 fois celui de ses salariés. Question de morale. Aujourd’hui certains patrons gagnent en un mois ce que certains de leurs salariés gagnent en une vie. Cette différence, quoique rare, est suffisamment grande pour créer de fortes tensions sociales et détruire le reste de réputation dont dispose le capitalisme. En 2003, la rémunération moyenne totale des PDG du CAC 40 représentait un montant égal à 400 fois le SMIC français.

 

Les Pays-Bas s’apprêtent à faire une innovation majeure dans ce domaine : ils sont le premier pays à faire passer une loi limitant les salaires des patrons. Le Parlement doit l’approuver et l’idée fait tellement l’unanimité que le seul enjeu du scrutin est de savoir si il y aura ou non des fous qui vont voter contre. Le texte, qui devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2009, prévoit le déclenchement d’un prélèvement fiscal dès le dépassement d’un certain seuil de primes pour un PDG ou un directeur de société. Ainsi, si un salaire annuel d'au moins 500 000 euros touche des primes, alors elles subiront un impôt de 30%. Afin d’éviter une pratique malheureusement courante qui consiste à augmenter le salaire du dirigeant quelques mois avant son départ pour qu’il touche une plus grosse retraite, une sanction financière suffisamment dissuasive s'appliquera. Est egalement prévu le gel de la détention d'action, lorsque ont lieu des négociations de rachat de l'entreprise, pour éviter de jouer les cours à la hausse sur des rumeurs divulguées par des insiders.

 

money money.jpgLa théorie de l'agence justifie une rémunération élevée du dirigeant pour réduire au maximum le risque de défaillance de ce dernier. Pourtant les études montrent qu'il n'y a pas vraiment de correlation positive entre le salaire du dirigeant et la performance de l'entreprise. L’intervention de l’Etat est justifiée puisque les montants sont de plus en plus élevés et éloignés de l'idéal méritocratique. Il est réjouissant de voir qu’un pays a enfin eu le courage d’enfoncer cette porte trop souvent évitée. De même qu’il fixe un salaire minimum, l’Etat devrait, non pas fixer un salaire maximal – il serait automatiquement ou injuste ou inefficace -, mais décourager fiscalement des revenus mirobolants par le déclenchement d’un impôt progressif. Tout est question de mesure et il reste à trouver un seuil à la fois suffisamment bas pour éviter les abus et assez élevé pour ne pas brider le mérite. Il ne faut pas oublier que les patrons portent une lourde responsabilité et subissent des horaires qui ne sont pas encadrés par la loi. Fixer un seuil de déclenchement et appliquer un taux d’imposition progressif sur les primes est un bon début, mais on pourrait aller plus loin : l’appliquer aussi, selon le même principe mais plus souplement car il y a déjà l'impôt sur le revenu, sur les salaires et les primes de départ.

 

Il s'agit d'une sorte d'impôt correcteur à déclencher et qui fera figure de double imposition: impot sur le revenu et ce nouvel impot prélevé à la source. Ou le salaire restera en dessous du seuil par effet de disuasion ou il le depassera et l'Etat y gagnera. Cela ne découragera pas les managers de venir travailler chez nous car il y en a assez pour accepter des salaires qui demeureront assez élevé même si davantage imposables. Ce texte est un petite révolution, une réconciliation sociale, un ajustement économique juste et équilibré. C’est une décision politique facilement réalisable, populaire, juste et qui rapporte de l’argent. Reste à le réaliser en France, tout en respectant le principe encore plus juste du bouclier fiscal qui veut que personne ne paye plus de 50% des ses revenus en impôts. C'est la moindre des choses de travailler plus pour soi que pour l'Etat.

 

MSB