mercredi, 13 juin 2007
Mission opposition
Au lendemain du premier tour des élections législatives 2007, l’ensemble de la gauche s’est immédiatement fait le relais de l’argument qui consiste à dire que voter pour le PS au second tour c’est se battre pour la démocratie. A les écouter, un parlement avec une trop grande majorité de droite irait donc à l’encontre de la démocratie. Dire cela est totalement faux et surtout honteux. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’ils disaient quand en 1981 le parlement a vu une vague rouge s’abattre sur lui. Ce n’est pas non plus ce qu’il disaient en 2005 lorsque vingt des vingt-deux régions françaises passaient à gauche. Et ils avaient raison de ne pas le faire vu que c’est le peuple français qui a décidé démocratiquement ces résultats. Cela vaut aussi pour ces législatives, mais dès lors que les rôles sont inversés, cela devient dangereux pour la démocratie aux yeux du PS. Ce genre de logique mène tout droit à dire que ceux qui votent à droite lors de cette élection votent contre la démocratie. Autrement dit, si vous n'êtes pas à gauche avec nous alors vous êtes avec eux contre la démocratie. Ce sont en fait de telles tentatives de culpabilisation des électeurs qui vont à l’encontre de la démocratie, de la liberté d’opinion et surtout de la tolérance. Ce n’est pas parce que les idées d’en face gagnent en masse qu’elles deviennent par là-même antidémocratiques!
Ce que le PS réclame en vérité de manière très maladroite et polémique, c’est l’indispensable présence de contre-pouvoir face à une majorité écrasante au parlement. Bien sûr qu’il en faut. Mais à l’inverse de ce qu’ils demandent, ce n’est pas aux français de garantir ce contre-pouvoir par leur vote. C’est le PS lui-même qui doit le garantir aux français au travers de son attitude. Car le contre-pouvoir qu'est l'opposition se mesure moins en nombre de voix qu’en attitude. Il y en effet opposition et opposition. Opposition aveugle et frontale et opposition constructive et argumentée. La première n’est que figuration, la seconde remplit dignement son rôle. C’est donc d’abord à la gauche, et non aux français, de faire des efforts afin de voir une vraie opposition digne de ce nom se dessiner au parlement. Le PS ne doit pas continuer son attitude, devenue habituelle ces dernières années, d’opposition frontale, attitude vide et bornée qui a d’ailleurs déplu aux français et qui le lui ont bien montré lors des élections.
Il faut donc désormais une opposition qui fasse passer l'exigence de vérité et de responsabilité
avant l'intérêt partisan qui critique automatiquement tout ce qui vient d'en face. A ce sujet, Pierre Rosanvallon, dans La Contre-Démocratie dit à juste titre: “L’opposition ne peut jouer efficacement son rôle que si elle ne se contente pas de dénoncer pleinement et aveuglement l’action du gouvernement en exercice, mais si le caractère argumenté de sa critique lui permet d’exercer un véritable contre-pouvoir en contraignant fortement la majorité. Cela l’oblige elle-même en retour: elle doit à sont tour convaincre qu’elle a raison contre le gouvernement et qu’elle sera capable de mieux diriger le pays”. Tant que le PS ne remplira pas ces exigences, alors effectivement il n’y aura pas d’opposition digne de ce nom au parlement. Ainsi, plutôt que de crier à la disparition de la démocratie, le PS devrait s’efforcer de correspondre à la stature de ce genre d’opposition plutôt que de faire culpabiliser les français face aux urnes. Et cela passe par une refondation indispensable (voir article La Rose perdue).
Mais il y a d’autre possibilités pour mettre en place un contre-pouvoir en France. La proposition de l’UMP de donner la présidence de la commission des finances de l'Assemblée Nationale à une personne issue de l’opposition est un pas important dans ce sens, proposition que la gauche s’est d’ailleurs bien gardée de faire lorsqu’elle était à son tour dans la majorité. D'autres moyens plus radicaux permettant d'augmenter l'efficacité d'un contre-pouvoir sont envisageables. L’exemple de la Grande Bretagne est très instructif. Le shadow cabinet est un gouvernement-miroir virtuel formé au parlement par l’opposition face au gouvernement investit. Le véritable ministre doit consulter son homologue virtuel de l’opposition régulièrement. Si le ministre n’est engagé à rien à l’issue de ces rencontres, la simple discussion entre les deux permet d’ouvrir le champs des idées, de débloquer le dialogue, et d’obliger l’opposition à la cohérence et à la responsabilité. Ces “rôles partagés” entre opposition et majorité ont été institués dès 1923 en Angleterre en plus des journées de l’opposition -qui détermine ce jour-là les thèmes de la discussion parlementaire-, les présidences de commission -ce que Sarkozy commence à mettre en place-, et l'accès pour l’opposition à des documents classifiés.
Toutes ces propositions empêchent d’un coté la fermeture stérile de l’opposition sur elle-même en l’obligeant à exercer une critique responsable et réfléchie, et de l’autre la majorité à l'écoute et à la prise en compte d'idées divergentes. Le parlement devient dès lors un vrai lieu d'échange et de débat au sein de la vie politique. “S’opposer n’est autre que proposer, une opposition sans proposition n’est qu’un mouvement d’humeur” disait l'écrivain Robert Sabatier. Plus qu’un
changement au sein des institutions, c’est d’abord le PS qui devra laisser ses humeurs diverses et variées de coté et commencer à faire des propositions réalistes pour avoir un vrai débat politique avec une opposition qui incarne un réel contre-pouvoir. Non pas pour sauvegarder la démocratie puisqu'elle n'est en danger, mais pour instaurer un débat politique sain qui manque cruellement aujourd'hui.
MSB
13:05 Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : Rosanvallon, Opposition, Sarkozy, Sabatier, PS

