vendredi, 01 août 2008
Le malheureux échec de l'OMC
L'échec des négociations du cycle de Doha n’a curieusement suscité que l’indifférence générale. Beaucoup se sont même réjouit que la « libéralisation à outrance » promue par l’OMC subisse un échec. Ainsi, ATTAC « se félicite qu’un très mauvais accord ait été évité » et voit la preuve que « l’OMC ne sert plus à rien ». En vérité cet échec en est un pour tous et s’en réjouir relève plutôt du masochisme. Si tout a capoté sur l’ouverture du marché industriel des pays en voie de développement et le démantèlement des subventions agricoles des pays développés c’est parce que les marchandages étaient plus politiques qu'économiques. Paul Krugman a même parlé de « mercantilisme éclairé », critiquant ainsi l’absence de réels calculs économiques des gains de l’échange.
L’histoire économique nous dit que les pays ayant choisi la libéralisation des échanges ont toujours mieux réussi que ceux ayant emprunté la voix du protectionnisme. Elle prouve que le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle s’apparentant à une guerre avec ses vainqueurs et vaincus. David Ricardo l’avait déjà démontré en 1817 dans Des principes de l’économie politique et de l’impôt avec la théorie - une des plus contre-intuitives mais des moins critiquées de la science économique - des avantages comparatifs. Elle démontre que le commerce entre les nations pousse à la division du travail, au même titre que pour les individus. On est boulanger ou cordonnier, pas les deux à la fois, et même si l’on est le meilleur dans les deux on gagnera toujours en choisissant le métier ou on excelle relativement aux autres. Le boulanger achètera moins cher ses chaussures que s’il les avait fabriqué lui-même et réciproquement pour le cordonnier avec le pain. Cela vaut aussi pour les pays et les secteurs : en se spécialisant dans un secteur et en laissant les autres secteurs aux autres pays tout le monde y gagne. En échangeant, j’arrête de produire ce dans quoi je suis relativement moins bon et l’importe à la place à un prix meilleur marché, en retour je me concentre sur les produits où je suis meilleur que les autres et je les exporte. L’échange fait office de progrès technique, il rend obsolète les techniques dépassées et promeut des techniques plus efficaces. Il permet aussi au consommateur d’accéder à une courbe d’indifférence plus élevée grâce à une offre de biens élargie et à des prix moins élevés. Cela explique d’ailleurs les chutes drastiques des prix de l’habillement et de la technologie sur les dix dernières années. Comme le rappelle Paul Krugman: « l’objectif du commerce international n’est pas d’exporter mais d’importer. C’est-à-dire que ce gagne un pays à commercer, c’est la possibilité d’importer ce dont il a besoin. Les exportations ne sont pas un but en soi : il faut exporter parce que ceux qui fournissent nos importations ont le mauvais gout d’exiger d’etre payer ».

Aider l’Afrique ce n’est pas uniquement verser aveuglement des aides au développement. Pour éviter qu’elle tombe dans le piège du protectionnisme et du mirage de l’autosuffisance alimentaire, l’ouverture au commerce international est une magnifique échelle pour lui permettre d'atteindre la prospérité. Plutôt que de lutter chèrement pour subvenir à leurs propres besoins alimentaires, les pays en voie de développement peuvent avoir accès à ce qu’il n’ont pas et peuvent simultanément faire valoir le fruit de leur avantages comparatifs à conditions que certains obstacles ne viennent troubler le jeu. Les subventions agricoles en font partie, véritables privilèges de pays riches qui peuvent, au détriment des pays pauvres, se permettre de financer massivement leurs agriculteurs en leur garantissant au moins le prix du marché quelque soit le coût de production. Ceux qui estiment que l’Afrique s’en sort bien avec cet échec devrait réfléchir à deux fois quand le ministre du commerce kenyan Uhuru Kenyatta a affirmé que l'échec des négociations « menaçait gravement » les efforts des pays africains pour lutter contre la pauvreté. Mais les subventions agricoles sont aussi une question intra européenne car il faut se demander s'il est justifié que 40% du budget de l’UE soit attribué à 0,74% de sa population, les agriculteurs. Face à ces chiffres l’argument récurrent de l’aménagement du territoire et de la préservation du milieu rural tient difficilement la route.
Paradoxalement, couper les subventions fera monter les prix des produits agricoles, mais dans la mesure où les acheteurs sont principalement les pays riches cela permettra un transfert de richesse. Ainsi, une étude menée par Thomas Hertel, Roman Keeney, Maros Ivanic et Alan Winters a simulé une disparition soudaine et complète des toutes les barrières douanières agricoles dans 15 pays totalisant un milliard de personnes. Le résultat est sans appel : le libre-échange agricole total rendrait 13 pays plus riches et 2 plus pauvres. Bien sûr, il ne faut pas non plus tomber dans la béatitude libérale, car le libre-échange présente aussi certaines limites: l’accélération des mutations sectorielles, les rendements décroissants, la mobilité des facteurs de production, la création et destruction concentrées d’emplois, le péril des industries naissantes etc. Néanmoins il suffit de comparer la Corée du Sud, pays encore pauvre il y a 50 ans et maintenant parmis les nations libres-échangistes industrialisées grâce à une insertion réussie dans le commerce international, et jeter un coup d’œil vers son voisin du nord pour constater les vertus du libre-échange sur le protectionnisme. L’Europe, avec son modèle social très protecteur, ne devrait pas avoir peur du libre-échange d’autant plus qu’elle est la région du monde qui en a le plus profité.
Vouloir voir disparaître l’OMC et se réjouir de ses échecs c’est se moquer d’un vecteur de prospérité unique qu’est la libéralisation des échanges décidée communément. Certes l’expansion du commerce international continue malgré l’échec durable du cycle de Doha. Certes beaucoup de pays en voie de développement ont déjà accès - de manière inégale et restreinte - aux marchés des pays riches. Certes le statut quo n’est pas dramatique pour nous, pays développés. Mais il l’est pour les pays pauvres. Pour nous, la hausse du prix des aliments basiques n’est qu’une baisse hypermediatisée - et pas toujours vraie - du pouvoir d’achat. Pour eux, elle se traduit en émeutes de la faim. Cet argument devrait suffir. Ce n’est pas parce que nous allons moins ressentir cet échec qu’il faut l’oublier ou le louer. Malheureusement, les critiques continuent de fuser envers l’OMC et les appels aux relents protectionnistes se font de plus en plus forts. Egoisme cinglant des pays riches bernés par la hantise idéologique de la libéralisation.
MSB
20:38 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : omc, liberalisation, libre-échange, protectionnisme, ricardo, krugman, afrique


Commentaires
c surtout un elan de solidarité stoppé net a l'insu des pays necessiteux!!
Ecrit par : jean f. | mercredi, 06 août 2008
Bien
Ecrit par : thomas | jeudi, 07 août 2008
ricardo a permis a smith de survivre parce que les avanatges absolus c'était faux.
Ecrit par : The unlimited Blogger | jeudi, 14 août 2008
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